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FLASH INFOS

L’énigme du Suaire de Turin

par Pierre Laharrague

 

 

De toutes les reliques, celle du Saint Suaire de TURIN, est certainement la relique qui a déclenché et  continue de déclencher le plus de débats passionnés. Quoi d’étonnant dès lors qu’il s’agit de savoir si ce linceul a enveloppé le corps de Jésus de Nazareth. Car ce qui caractérise ce linge funéraire et qui pose un problème non résolu à ce jour, c’est  l’image qu’il porte : on y voit comme « imprimée » l’image du corps d’un homme nu, allongé, les mains croisées sur le pubis ; l’image montre le corps en entier, de face et  de dos ; sur tout le corps, une centaine de taches brunes font penser à du sang ; il semble qu’il y n’y ait pas d’image sur l’envers du linge, mises à part  quelques taches de sang qui ont traversé ; enfin  le corps porte de nombreuses traces de blessures, à la tête, aux extrémités des membres, sur le flanc, sur le dos et la poitrine qui font penser que l’homme a dû subir le supplice atroce de la flagellation et de la crucifixion. Cette image et les plaies qui sont en correspondance étroite avec les Evangiles canoniques, font penser au Christ à l’issue de sa Passion.          

La question qui se pose, est de savoir si le linceul est authentique ou s’il s’agit d’un faux fabriqué de main d’homme, question qui fait l’objet de toutes les polémiques. Et dans le cas où  ce n’est  pas un faux, s’il s’agit de Jésus le Crucifié ?

Bien sûr, nous ne prétendons pas dans un si court article traiter en profondeur d’une telle énigme, mais simplement résumer les dernières avancées de la science et de l’archéologie afin d’aider les lecteurs qui s’interrogent. De plus, les multiples vicissitudes qu’a connues la relique au cours du temps, nous incitent à rappeler son histoire mouvementée.

Le  Suaire : description

L’empreinte L’image  
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Face ventrale Face dorsale   Face ventrale  Face dorsale

Il s’agit d’un linge de lin fin de 4,3 m de long et de 1,1 m de large, tissé en chevron. La structure du tissage est telle qu’on peut dire qu’il est très probablement d’origine antique et  proche-orientale.

L’étude anthropologique montre que l’homme représenté sur le linceul était  jeune (entre 30 et 35 ans), de grande taille (entre 1,78 m et 1,80m) et devait peser entre 77 et 80 kg. Son visage est  de type sémitique avec des cheveux longs, tressés , ce qui fait penser aux Juifs consacrés à Dieu à qui il était interdit de se couper les cheveux. Cet homme pourrait donc être un Juif inhumé dans l’antiquité.

La plupart des auteurs distingue l’empreinte et  l’image :

- L’empreinte  est constituée par les traces en positif laissées par les plis, par le feu et par différents liquides.

 1. taches et brûlures de l'incendie de Chambéry en1532

 2. cernes dus à  l’eau

3 .double image dorsale et  frontale du  corps

 4. marques de flagellation

 5 .taches de sang provoquées par un casque en  épines

 6. plaie dans le poignet gauche

 7. taches de sang sur les avant-bras

 8. grande tache de sang sur le côté droit de la poitrine

 9. grande tache de sang autour de la taille

10. sang de la transfixion des pieds

11. contusions dues au  transport d’une poutre

- L’image apparait sous les caractéristiques d’un négatif photographique : les zones claires et les zones sombres sont inversées ainsi que la droite et la gauche. Elle montre deux silhouettes de couleur jaune-sépia, opposées par la tête, d’un homme vu de face et de dos: très floues, on ne les distingue qu’à plus de 2 mètres de distance.

Elle a été photographiée pour la 1 ère fois en 1898 par Secondo Pia, un avocat  et photographe amateur qui en avait reçu l’autorisation : le négatif qu’il obtint, s’est avéré être un positif plus visible et plus contrasté que l’image, de sorte qu’on voit le personnage comme s’il  se trouvait devant l’observateur. C’est cette photo  qui est plus connue que l’image directement visible.

D’autres observations, certaines non visibles l’œil nu, ont été faites à l’aide d’appareils et de techniques sophistiquées. Nous ne les détaillerons pas afin de ne pas alourdir la présentation, mais nous y reviendrons dans l’étude scientifique. Mentionnons : les réparations des dégâts de l’incendie de 1532 faites par les Clarisses de Chambéry en 1534, la présence de poussières et  de pollens, l’existence d’inscriptions autour du  visage.

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Cliché de Secondo Pia

Le Suaire et la science

À peine le cliché de Secondo Pia avait-il été reproduit par les journaux de tous les pays, que la polémique se déclencha et deux camps s’opposèrent violemment : pour les uns, le phénomène tenait du prodige, pour les autres, il s’agissait d’un truquage. Un chanoine, Ulysse Chevalier, après avoir déclaré que le suaire avait été fabriqué au Moyen Age, expliqua que les Clarisses de Chambéry l’avaient aussi doublé d’une toile de Hollande mais avaient par erreur cousu ce tissu à l’envers, « l’image vers l’intérieur et pour cette raison, l’image apparaissait comme un négatif » (sic). Il a fallu attendre 70 ans  pour démontrer l’ineptie de cette affirmation.   

Pendant 30 ans, personne ne put réexaminer le suaire. Un deuxième photographe turinois, Giuseppe Enrie, fut autorisé en 1931 à  réaliser une série de photographies sous contrôle officiel, ce qui fut fait le 3 mai. Les clichés obtenus avec les nouvelles pellicules orthochromatiques (d’égale sensibilité à toutes les couleurs) confirmèrent exactement ceux de 1898 alors que beaucoup avaient  manifesté leur scepticisme, rétablissant ainsi la crédibilité sinon l’honneur de Secondo Pia.

En 1978, a été entrepris un programme de recherches multidisciplinaire, de très haut niveau, devenu célèbre sous le nom de STURP (Shroud of Turin Research Project) dont l’objectif était :

- de tester l’hypothèse que l’image du suaire puisse être une peinture.

- de réunir des données sur sa composition et  sa technologie de fabrication pour que des hypothèses soient énoncées sur son authenticité et  sur son âge.

Cet événement est exceptionnel car jamais l’Eglise n’avait permis qu’un objet de piété fût examiné par des savants éminents avec les instruments les plus modernes.

Ce qui  suit, résumé brièvement, est  issu de ces investigations.

Les  propriétés étranges de l’image

- l’image  a les caractéristiques d’un négatif photographique, le drap  jouant le rôle d’une pellicule sans en être vraiment une puisqu’il  ne porte aucune trace de réactif chimique.

- l’image est  tridimensionnelle

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Image obtenue avec le VP8 Analyser

 Il existe une étroite corrélation entre la densité optique en un point de l’image et la distance de ce point au suaire : les zones les plus sombres sont au droit des parties en  relief (nez, pieds, mains croisées) et les zones les plus claires correspondent aux parties moins saillantes (orbites, pommettes, coudes). Cette corrélation est suffisamment précise pour être traduite en  termes mathématiques de sorte qu’il a été possible d’obtenir en 1975, au moyen d’un analyseur d’image, l’image en relief ci-contre, réaliste et  sans distorsion (l’analyseur,  le VP8 de la Sandia Corp. permet de transformer une densité optique en un point par une valeur de hauteur). Le fait extraordinaire et unique  est que cette image est  une propriété intrinsèque de l’image en 2 dimensions dans laquelle elle est  littéralement encodée : aucun objet éclairé par une source extérieure de lumière ne pourrait donner une telle reproduction.

- l’image est  thermiquement stable

Lors de l’incendie de 1532, le suaire a été soumis à un environnement extrême : température de plusieurs centaines de degrés, fusion partielle du reliquaire d’argent dans lequel  le linceul était conservé, vapeurs brûlantes de l’eau  utilisée  pour éteindre l’incendie. Pourtant, même à  1 mm des brûlures, la pâle couleur de l’empreinte est  restée inchangée, ce qui n’aurait pas été le cas si une substance colorante de quelque nature qu’elle fût avait été utilisée pour peindre l’empreinte.

- l’image est monochrome, superficielle, plane,  isotrope

- monochrome : l’image a une couleur jaune sépia au niveau macroscopique et jaune paille au niveau des fibres de lin. Les fibres non image sont quasi incolores.

  - superficielle : seuls, les fils de surface  et dans un fil seules les fibres les plus extérieures sont colorées. Nulle part, l’image ne pénètre dans les profondeurs du tissu.

Remarque : récemment (2004), au  moyen de techniques très pointues, on a cru  déceler un vague contour du visage sur l’envers du  tissu : l’image serait ainsi doublement superficielle.

  - plane : aucune partie du corps n’est déformée en elle-même  et par rapport aux autres. Tout se passe comme si  l’image avait été projetée orthogonalement sur le drap  tendu  au dessus d’elle.

 - isotrope : il  n’y a aucune directionnalité dans l’image. A contrario, toute peinture directe se fait selon un mouvement  préférentiel aisément reconnaissable par les techniques modernes.

L’image n’est  pas une peinture du  Moyen-âge

Aucune trace de constituant des peintures utilisées à cette époque n’est décelable par un ensemble de méthodes scientifiques validées tant sur l’ensemble du linceul qu’au niveau des fibres elle mêmes. Ceci vient renforcer les constatations précédentes relatives à la thermostabilité et à l’isotropie de l’image.

L’image n’est pas une brûlure

Si une statue rougie au feu avait imprimé l’image, comme cela a été envisagé, celle-ci devrait donner les mêmes réponses aux tests qui ont été pratiqués que les zones brûlées de l’incendie de  1532. Or rien de tel  ne se produit, invalidant donc  l’idée d’un mécanisme de chauffage à  haute température.

La nature de l’image

Les études entreprises par le STURP montrent que la seule hypothèse compatible avec les observations est que la coloration de l’image provient d’un processus tel que celui  obtenu par une  déshydratation-oxydation de molécules d’hydrates de carbone au niveau des fibres. Logiquement, la cellulose des fibres semblait être le seul candidat pour être le support  de l’image et  il en  fut ainsi  jusqu’aux années 2000. Mais des données récentes (2000-2004),  et une meilleure connaissance de la chimie des hydrates de carbone , ont montré que cette explication avait quelques points faibles et  que plutôt que la cellulose du lin, la réaction concernerait davantage une fine couche d’impuretés à  l’extrême surface des couches superficielles. Les méthodes de fabrication des tissus de lin selon les indications données notamment par Pline l’Ancien, permettent de comprendre comment s’est  formée une telle couche. Cette explication est capable pour la première fois de rendre compte de l’ensemble des propriétés  de l’image.

La formation de l’image

Mais comment ce processus de déshydratation-oxydation s’est-il réalisé ? Diverses théories ont été élaborées que nous ne détaillerons pas, mais aucune n’est à ce jour acceptable sans restrictions ni limites.  Le suaire résiste encore à la science.

Les  pollens

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La palynologie (ou  étude des pollens) est  importante car   elle permet de situer les zones géographiques dans lesquelles un objet a séjourné : ceci repose sur le fait expérimental  que la plus grande partie des pollens d’une plante ( 90 %) se dépose dans un rayon de 150 à 200 mètres, le reste pouvant aller jusqu’à quelques km par vent fort . Dans le cas du  suaire, 58 pollens différents ont été dénombrés dont  beaucoup, (41), ne pouvaient  provenir que du  Moyen Orient (voir la carte ci-contre), ce qui  a permis de conclure que le suaire a séjourné au Moyen Orient, en particulier dans la région de Jérusalem, (néanmoins, il y a toujours une polémique  concernant des écarts sur certains échantillons). 

Les taches de sang

Le suaire présente des taches de couleur rouge ressemblant à du sang par leur aspect et  leur localisation par rapport au corps. Elles apparaissent en  positif  alors que l’image est  en négatif. A leur niveau, les fibres colorées semblent collées entre elles par un liquide visqueux ayant pénétré en profondeur et traversé par endroits toute l’épaisseur du  tissu. S’agit-il  de sang ou d’une peinture ?  Les mesures initiales du STURP de 1978 ont été complétées par des analyses microchimiques faites ultérieurement en  laboratoire. Elles ont donné lieu à une violente controverse entre deux équipes qui avaient des interprétations divergentes. Finalement, un large consensus s’est fait en faveur de sang humain, excluant toute possibilité de peinture : on peut  affirmer que le sang provient d’un homme dont le corps  a été placé dans le linceul moins de 3 heures après une mort très violente et qui  est resté moins de 40 heures en  contact avec le drap.

Les traces d’incendie. Le codex Pray

Par 3 fois au cours des siècles, le Suaire a subi l’agression de l’incendie :

- la plus récente date du 11 Avril 1997 : le feu ravagea la chapelle Guarini de la cathédrale de Turin dans laquelle il est  conservé ; mais il ne s’y trouvait pas ce jour là car il avait été déplacé provisoirement et il ne subit donc aucune détérioration.

- le 4 Décembre 1532, l’incendie se déclara dans le chœur de la Sainte Chapelle de Chambéry où le linceul, plié sur 48 épaisseurs et placé dans un reliquaire en argent, était gardé par la famille de Savoie. Une partie du reliquaire fondit et de l’eau utilisée pour éteindre les flammes pénétra à l’intérieur. Les dégâts qui en ont résulté sont visibles sur deux lignes parallèles longeant la silhouette : les taches sombres sont  les brûlures, celles plus claires en forme  de triangles sont les marques des réparations (22 pièces de tissu d’autel) faites par les Clarisses entre le 16 Avril et le 2  Mai 1534) ; à  cette occasion, les Clarisses renforcèrent le drap  en  cousant une toile de Hollande sur l’envers du linceul,  c’est à  dire  sur la face qui  n’a  pas contenu  le corps. Ces raccommodages ont été enlevés lors de la restauration de 2002 ; on devine aussi sur l’axe médian, les auréoles en forme de losange laissées par l’eau.

- Il existe une autre série de brûlures de faible superficie mais très nettes, constituées de 4  trous ronds alignés et  d’un isolé sur le côté, formant ensemble un bizarre L majuscule. Cette étrange figure se répète quatre fois en raison de la pliure du suaire.

 

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Brûlures en L

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On en déduit qu’à une époque et en un lieu inconnu, le linceul a subi un autre incendie. Or, la Bibliothèque Nationale de Budapest conserve un codex très célèbre et  de grande valeur- le Codex  Pray-du nom de son découvreur, daté des années 1150-1195. Une des miniatures dont il  est  orné, représente dans sa partie supérieure le Christ et dans sa partie inférieure les Saintes Femmes au tombeau avec ce qui ressemble bien à un suaire sur lequel on distingue nettement les trous en  L : il n’y avait aucune raison sérieuse pour que l’enlumineur dessine ces ronds selon ce schéma précis à l’emplacement où ils sont sur le drap, sinon de représenter ce qu’il voyait réellement. On peut en  conclure que le suaire existait bien  avant 1195, soit 1 siècle avant la datation au  carbone 14 (voir ci-après).

La datation au  carbone 14

Les mesures ont été effectuées en 1988 par  3 laboratoires - Oxford, Tucson (Arizona), Zurich - sur un échantillon prélevé la même année sur un bord du linceul. Les résultats publiés en  1989 dans la très sérieuse revue scientifique Nature, firent l’effet  d’une bombe. Il s’en suivit plusieurs années de controverses et  de manœuvres qui  prirent le pas sur la recherche sereine de la vérité. Car la conclusion affirmait que le suaire était un faux d’époque médiévale, daté de 1260-1390. Elle était en contradiction totale avec tous les résultats des diverses disciplines scientifiques démontrés jusqu’alors. De nombreux savants que ceci  interpellait, se penchèrent sur la validité des mesures tout en  approfondissant les recherches antérieures. Il serait fastidieux d’exposer tous les arguments qui ont été développés mais il en ressort  que l’échantillon daté n’est  pas représentatif de l’ensemble du suaire et que la zone où il a été prélevé est beaucoup plus récente. La radiodatation au C 14  a été ainsi définitivement invalidée.

Autres faits : les lettres invisibles – les pièces de monnaie

- En 1998, on a mis en  évidence autour du visage un ensemble de lettres disposées selon deux U emboités. Ces lettres, invisibles à  l’œil nu  et  extrêmement ténues, sont révélées par un  traitement d’images sophistiqué. On trouve en particulier :

- sur le côté gauche, les lettres IN NECE, abréviation du mot latin IN NECEM  signifiant « tu  iras à la mort »

- un ensemble de lettres pour le mot grec NASAPENOS , pour le « NAZAREEN », traduction contestée

- sous le menton, HSOY, serait un ensemble composé du  mot Jésus ?

- sur le côté droit,  les lettres grecques YSKIA  qui signifierait « visage à peine visible ».

À part leur existence bien réelle, on ignore tout de ces inscriptions : l’époque où elles ont été écrites et  par qui. 

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Lettres invisibles

- De nombreux auteurs, intrigués par la forme circulaire et globuleuse des yeux, ont émis l’hypothèse que des pièces de monnaie, des leptons frappés sous Ponce Pilate (ce que les Evangiles nomment deniers ou oboles), ont été placés sur les yeux, selon  une coutume juive du 1er siècle. Sur la photo prise au  microscope ci–contre, on distingue les lettres CAI de Tiberio YCAICesar (Tibère César) et la houlette de berger caractéristique  de son règne. Ces observations sont encore discutées.

Remarque : si elles étaient validées, cela daterait incontestablement le suaire du 1er siècle.

Photo  au microscope du  lepton

de l’œil  droit

Le suaire et  l’histoire

1357 est  une date clé dans l’histoire du suaire : cette date correspond  en  effet à la  1 ère exposition connue du suaire à Lirey en Champagne. Depuis, on connait sans interruption  tous les lieux et dates où il a séjourné ainsi que ses différents détenteurs. A contrario, la période antérieure est plus mystérieuse car il  existe de nombreux « trous » pendant lesquels le suaire  a disparu ; néanmoins des découvertes archéologiques et de nombreux documents anciens, fournissent un certain  balisage permettant de tenter une reconstitution de son parcours.

L’histoire après 1357

- En 1349, le Sire Geoffroy  de Charny, seigneur de Chavoisy et de Lirey, demanda au pape d’Avignon Clément VI  des indulgences pour l’église de son  fief à Lirey. Il annonça que « dans un esprit  de zèle et  de dévotion », il y exposerait « quondam figura sive representationem Sudarii Domine Nostri Jesu Christi ». Il refusa aussi de répondre à  l’évêque de Troyes, Henri  de Poitiers, sur l’origine de l’objet. Après sa mort en  1356 à  la bataille de Poitiers, sa veuve Jeanne de Vergy commença les ostensions qui durèrent jusqu’en 1360 où elles furent interdites par l’évêque qui contestait son authenticité. Le suaire fut alors transféré dans le  château de Jeanne en Montfort-en-Auxois où il restera jusqu’en 1389, date  à laquelle elle obtint du pape Clément VII (dont elle avait épousé l’oncle en secondes noces), l’autorisation  de reprendre les ostensions à Lirey. Le pape imposa silence sous peine d’excommunication, au nouvel  évêque Pierre d’Arcy, qui prétendait aussi que le suaire était un faux et il  autorisa sa vénération.

- 1418-1453 : en 1418, en  peine guerre de Cent ans, les chanoines de Lirey, craignant pour la conservation de la relique dont ils avaient  hérité, la confièrent à Marguerite de Charny, petite fille de Geffroy et à  son époux le comte de la Roche qui la ramenèrent à Montfort  puis à St Hippolyte- sur-Doubs, un autre de leurs fiefs.

- 1453 : Marguerite de Charny qui avait refusé de restituer le suaire aux chanoines de Lirey, le cèda à Anne de Lusignan, épouse de Louis 1er, duc de Savoie, contre le château  de Varambon (Ain). Le linceul  est  alors conservé dans la Sainte Chapelle de Chambéry. 

- 1454-1578 : le suaire est  exposé dans plusieurs villes.

- 1578 : Il est  à Turin où les ducs de Savoie ont transféré leur capitale en 1562. Le dernier, Humbert II, en fait don au pape Jean Paul II en 1983.

L’histoire avant 1357                         

- Autour de 560 : le suaire apparait à  Édesse (l’actuelle Urfa de Turquie), puissante cité indépendante entre le Tigre et  l’Euphrate, située au carrefour entre l’empire perse d’Orient et l’empire romain d’Occident, lors du  siège par l’armée perse alors en guerre avec l’empereur byzantin Justinien. En inspectant les remparts, ce dernier découvrit une cavité dissimulée où  était caché le linceul. Depuis toujours, la ville savait qu’elle avait possédé une relique extraordinaire : de nombreuses sources témoignent en effet de légendes et  traditions concernant une image « archéropoïétique » c’est-à-dire « non faite de main d’homme », visible sur un carré de tissu qu’on a appelé le mandylion (mouchoir), représentant le  visage du Christ ; celui-ci aurait répondu à  une demande d’Abgar V , roi d’Édesse qui aurait été ainsi guéri  d’une maladie  incurable et qui se serait converti. Notons qu’il y a une tendance fréquente dans les témoignages anciens à développer autour d’un fait, un merveilleux éclatant : aujourd’hui une série de textes converge pour que l’on considère le mandylion  comme identique au linceul. Justinien  vit dans sa (re)découverte, un signe divin. La sainte relique fut alors exhibée sur les remparts,  ce que voyant, les Perses levèrent le siège et Justinien  remporta la victoire contre toute attente. En reconnaissance, il fit bâtir pour l’abriter, une grande église qu’il appela « Hagia Sophia ». 

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Remarque : à peu prés à cette époque, le visage du Christ cessa d’être représenté à la manière grecque d’un jeune dieu païen et prit l’aspect de celui du suaire.

- Comment  le suaire parvint-il à Édesse ?

Ici se place un trou de 500 ans à propos duquel on peut conjecturer la version suivante. La première information écrite concernant le suaire, après qu’il eut été retrouvé dans le sépulcre vide, nous vient de l’Evangile des Hébreux, un évangile apocryphe: il fut confié à  la garde de l’apôtre Pierre. Il faut savoir que le linceul, aux yeux des Juifs, était impur (car ayant été au contact d’un cadavre), et aux yeux des Romains, était un emblème de révolte (car portant le souvenir d’une condamnation atroce). Ce qui donne à penser qu’il fut entouré de beaucoup de précautions et pris en charge par un petit nombre d’initiés qui s’imposèrent la loi du silence. A Jérusalem, la révolte grondait et avant que la 1ère guerre des Juifs n’éclate en l’an 70, les judéo-chrétiens s’éloignèrent, emportant textes et objets sacrés vers l’est du Jourdain en direction d’un territoire neutre que l’on appelle la Décapole (constitué de10 villes). Ils trouvèrent refuge auprès des moines esséniens de Qumran qui leur indiquèrent les niches secrètes où cacher leurs trésors et où eux-mêmes entreposèrent les leurs (les fameux manuscrits de la mer Morte retrouvés 1900 ans plus tard). Bien après que Jérusalem fut détruite, leurs descendants qui avaient conservé la mémoire du patrimoine, revinrent aux grottes et transférèrent le suaire à Edesse. Une icône du Vème siècle montre le roi d’Édesse Abgar  tenant le fameux linceul déployé sur ses genoux.

- 638-944 : le suaire est  à  Édesse.

- En 638, les Arabes envahirent la région et firent le siège d’Edesse. La cité signa sa reddition et, selon la loi  musulmane, elle ne fut pas mise à sac et put conserver une certaine liberté de culte.

-  En 678, l’Hagia Sophia fut endommagée par un tremblement de terre, mais peut-être à  cause du  prestige de la relique qu’elle abritait, fait rarissime en terre d’Allah, le calife la fit restaurer.

-  En  944, les Byzantins vainquirent les Arabes et  l’empereur Constantin Porphyrogénète exigea que le suaire lui soit restitué en tant qu’héritage du royaume chrétien d’Abgar. Elle lui fut remise le 16 août 944 par Grégoire le Référendaire, archevêque de l’Hagia Sophia de Constantinople.

 

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Abgar reçoit l’image du  Christ à  Edesse 

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L’évêque Grégoire présente le suaire à Constantin (miniature de Jean Skylitzés  XIe siècle)

 

- 944-1204 : le suaire est à Constantinople 

- il sera successivement placé à la basilique Hagia Sophia, puis à l’église Sainte-Marie du Pharos, puis à l’église Sainte-Marie des Blachernes

-  Constantin fit de chaque 16 Août la Fête du Suaire, célébrée selon le rituel composé de textes et de musiques de la grandiose liturgie byzantine.

- vers 1150, à l’époque où le quartier impérial était en chantier, l’empereur Manuel 1er reçut une  délégation hongroise venue  négocier le mariage de sa fille avec le roi de Hongrie. Parmi les visiteurs auxquels il montra le suaire, il y avait un peintre qui eut assez de mémoire pour reproduire l’enluminure du Codex Pray.

- 1204 : 4ème croisade lancée par le pape Innocent III. Au lieu de se diriger vers le but assigné de Jérusalem, les croisés - flotte vénitienne et armée franque - préférèrent Constantinople, fabuleusement riche. Ce fut un saccage d’une violence inouïe et un pillage sans retenue de trésors inestimables. Puis les croisés  se partagèrent les dépouilles de l’empire. Un certain Othon de la Roche hérita de la ville d’Athènes. Quant au suaire, comme dit le chevalier Robert de Cléry  « Ni ne sut-on oncques, ni Grecs, ni Français, ce que ce sydoine (le suaire) devint quand la ville fut prise ».

- 1205 : le suaire est vu à Athènes

- par un descendant de la famille impériale, Théodore Ange Comnène, qui adressa une supplique (dont une copie a été conservée) au pape Innocent III, laquelle disait : «…le suaire se trouve à Athènes… Les prédateurs peuvent garder l’or et l’argent pourvu qu’ils nous restituent ce qui est sacré… » 

- par le légat du pape, le cardinal di Santa Susanna  et l’abbé Nicolas d’Otrante qui en rendirent compte au pape.

- 1205-1357 : 150 ans de mystère

- une hypothèse veut que Othon de la Roche se l’étant approprié mais risquant l’excommunication décrétée envers tout détenteur illégal de reliques, la confia au célèbre Ordre desTempliers.Ceux-ci la mirent au secret. La seule piste crédible sera évoquée lors du procès de l’Ordre en 1307-1314 : des déclarations ont indiqué la vénération par rites secrets de l’image d’un homme barbu, laissant un souvenir marquant aux élus ayant accédé à cette étape, et ce, malgré une longue période d’initiation préalable. Ces témoignages furent obtenus sous la torture mais les Templiers gardèrent leur secret au-delà de la mort.

-  35 ans après la condamnation des Templiers, en 1349, apparait Geoffroy de Charny, fils  d’un autre Geoffroy de Charnay (ou Charny), chevalier de l’Ordre, qui avait péri sur le bûcher, et son épouse Jeanne de Vergy qui avait pour trisaïeul Othon de La Roche !!

 

 Esquisse d’un bilan

Au terme de ce bref  exposé, que peut-on conclure avec plus ou moins de certitude ?

    - l’ensemble des connaissances scientifiques, médicales, archéologiques, historiques, réunies après des décennies de recherche, conduit à  éliminer, à coup sûr, l’hypothèse d’une image « faite de main d’homme » et en particulier celle du faux réalisé au  Moyen Age. La  science du  XXème siècle, avec ses procédés les plus modernes, ne parvient pas expliquer la formation de cette image dotée de propriétés extraordinaires, image en outre unique dans l’histoire de l’art car n’ayant ni prédécesseur ni successeur. Que dire alors de l’éventuel  faussaire qui aurait dû être un véritable génie possédant des connaissances scientifiques et médicales en  avance de  plusieurs siècles sur son époque !!  

    - il existe de très fortes présomptions pour que le suaire soit de l’époque du Christ. En particulier, les études textiles montrent que le tissu est d’une fabrication de haute qualité produite par un métier à  tisser souvent utilisé dans l’antiquité, particulièrement en  Egypte ; la finition au niveau de l’ourlet et la couture sont très spéciales et  ressemblent fortement à  ce qui peut être observé sur des textiles datant de – 40 à 73 après JC, découverts en Judée. Seule une nouvelle datation au radiocarbone, incontestable, permettrait de conclure définitivement.

    - Reste la question : s’agit-il du  corps du  Christ ?

Il est  bien entendu impossible de démontrer scientifiquement que l’homme qui était dans le suaire est Jésus Christ. On peut simplement dire que cet homme présente toutes les caractéristiques de la crucifixion subie par Jésus selon les Evangiles. Alors 2 possibilités :

- soit il  s’agit bien du Christ

- soit il s’agit d’un autre supplicié ou d’un crucifié volontaire ayant subi le même martyre avec ses caractéristiques spécifiques et  uniques.

Les données historiques nous permettent d’avoir une bonne idée des pratiques ordinaires des Romains pour la crucifixion des criminels et  il est clair que le cas de Jésus fut irrégulier de ce point de vue : en particulier il a été couronné d’épines (ce qui est unique)  et  percé au  flanc (au lieu d’avoir classiquement les jambes brisées). La probabilité d’un autre homme est  infime (on l’a même évaluée à  1 sur 100 milliards !!). On est donc fondé à conclure que l’homme du  suaire est le supplicié du Golgotha.

Rappelons néanmoins que ce bilan comporte, comme nous l’avons vu, des incertitudes : comme le disait le pape Jean Paul II, le  suaire constitue « un défi  à  l’intelligence ». Le Vatican ne reconnait pas formellement son authenticité mais il le vénère avec un infini  respect : «le linceul est  une icône écrite avec le sang » soulignait son successeur Benoit XVI. C’est ainsi  qu’il est  exposé, rarement il est vrai, lors d’ostensions (la dernière en date a eu lieu  en  avril-mai  2010) qui reçoivent la visite de millions de pèlerins. Beaucoup de  ceux qui ont été mis en sa présence, témoignent qu’ils ont été émus et  marqués par cette image d’où émane une impression d’immense souffrance, de fragilité, de majesté et d’infinie sérénité.

Mai 2010

Bibliographie

La vérité sur le suaire de Turin de K.E. Stevenson et G.R. Habermas   Fayard 1981

Contre-enquête sur le Saint Suaire de Maria Grazia Siliato,   Plon 1998

 Sites Internet :

* www.spiritualité-chrétienne.com en particulier:

  - "Le St Suaire et  la science" de Thibault Heimberger

  - "Le St Suaire", un peu  d'histoire" de Ph Dalheur

  - " Controverse de la datation au  radiocarbone" de Fernand Lemoine

  - " Le St Suaire:  étude médicale et  scientifique "de François Giraud

* Il y a aussi  le site MNTV ( Montre Nous Ton Visage) dont j'ai  découvert  que Pierre de Riedmatten, un ancien du CESTA est président. On y  trouve un extrait des nouveaux livres parus en  2010 de Sébastien Cavaldo, Thibault Heimberger(déjà cité) et Thierry Castex ,mais je ne les ai pas eus entre les mains.

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