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Un corbeau nommé Philoucorbeau6

 

 

par René Labrot

Je voudrais parler plus en détail de mon copain de jeunesse préféré, Philibert. Philou, c’est un corbeau apprivoisé ! … Nous l’avons pris tout jeune, juste avant qu’il ne quitte son nid perché au sommet du grand châtaignier. Philou s’est très vite apprivoisé, vivant en toute liberté, dans et autour de la maison. Il connaît tous les animaux de la ferme : les chèvres et les brebis, les poules et le coq, les lapins, les cochons (il n’apprécie pas beaucoup la « tuade », pourtant jour de fête à la maison !), Noiraud le mulet (il traîne la charrette remplie des récoltes jusqu’à la maison), Coquet le cheval blanc (le dimanche, attelé au char-à-bancs – notre carrosse – il nous emmène promener vers les bourgades environnantes ; bien sûr Philou est de la sortie).

Il s’est très vite familiarisé avec les chats et les chattes de la maison : Timothée, Halloween, Aristo, Diabolo. Mais son favori, c’est Joli Cœur, le petit dernier.

    C’est un petit chat blanc effronté comme un page !

    Quand on met devant lui sa soucoupe de lait, il boit,

    Bougeant la queue et sans faire de pause,

    Il ne relève enfin son joli museau blanc

    Que lorsqu’il a passé sa langue sèche et rose

    Partout, bien proprement débarbouillé le plat ».

    Extrait de « Le petit chat » d’Edmond Rostand

Le meilleur copain de Philou, c’est Dick, le chien de berger, un labrit. Perché sur son dos, il passe de longs moments à le débarrasser de ses parasites : poux, puces, tiques (ces redoutables bestioles qui transmettent une maladie très grave, la piroplasmose). Lorsque Dick a envie de se reposer, il se couche, lové sur lui-même. Philou a compris : c’est l’heure de la sieste, son lit est fait, il peut venir se coucher. L’un sur l’autre, ils passent ainsi de longues heures à dormir ensemble.

Dick, c’est un très bon chien de berger, un auxiliaire précieux pour la garde des troupeaux de chèvres et de brebis. Mais c’est aussi un excellent chien de chasse ! Lorsque mon père va travailler dans les champs, il l’accompagne souvent, suivi comme son ombre par son fidèle Philou. Il capture assez souvent quelques lapins. Mais son gibier préféré, c’est le lièvre. Tiens, cette nuit, un bouquin est venu boulotter quelques plans de salades et de petits pois. Dick ne tarde pas à relever sa voie. Il part sur sa trace en aboyant régulièrement, accompagné de Philou. Il ne lâche que rarement sa proie… Voilà bientôt deux heures qu’il est parti, on n’entend plus sa voix… Voilà les aboiements qui reviennent, du côté du Dévesse.

Mon père a compris ! Muni de son fusil, il va se poster au point de passage, au carrefour des Quatre Vios. C’est Philou qui arrive en premier. Le lièvre ne va pascorbeau1 tarder ! Pan ! Un joli capucin au sac ! Mon père ne le ramasse jamais avant de l’avoir fait sentir à Dick et à Philou. Voilà un beau civet pour dimanche prochain ! Bien sûr Dick et Philou auront leur part.

Selon la saison, Philou se gave de fruits : figues, prunes, poires, kakis, framboises, fraises, raisins, cerises. Il aide mon père pour la cueillette des cerises. « Attention papa ! Ne va pas te casser la figure au sommet de ton échalas ! » C’est

Philou qui se charge de cueillir les bouquets de cerises aux extrémités des plus hautes branches. Dans les prés, il capture des sauterelles, des grillons, des papillons, des mouches, des moustiques, les « légrémis » (petits lézards gris) qui viennent se dorer au soleil, sur les pierres. Il passe de longs moments au bord du ruisseau. Immobile, les pattes dans l’eau, il parvient à capturer quelques têtards et quelques vairons.

Il n’aime pas les gros lézards verts, ni les serpents. Une grosse couleuvre est en train de se dorer au soleil sur un rocher. Tellement grosse, la Dame, qu’on dirait un boa ! Philou vient faire le « Saint-Esprit » au-dessus d’elle, en poussant de méchants croassements. Elle ne tarde pas à déguerpir pour aller se réfugier dans sa cache.

Philou a ses habitudes :

    - il est très propre ! Chaque matin, été comme hiver, il prend son bain dans la bassine d’eau que nous lui avons préparée. Ensuite, il va se sécher sur le mur du balcon, en se lissant les plumes ;

   - son menu préféré ? Un gros morceau de fromage, le plus fort possible : picodon de chèvre, bleu d’Auvergne, roquefort. Avant d’écrire sa fable, Le Corbeau et le Renard, Jean de La Fontaine avait, de toute évidence, bien observé la nature ;

   - lorsque mon père enfourche sa moto pour aller dans la bourgade voisine, il le suit. Mais Philou n’aime pas la ville ! Dès les premières maisons, il fait demi-tour et retourne au village pour retrouver ses marques ;

    - son perchoir préféré, c’est le clocher de l’église située à proximité de la maison. Depuis son belvédère, il surveille tout ce qui se passe dans le village. Rien ne peut échapper à sa vue perçante. Perché au sommet du clocher de l’église, Philou, c’est le « Seigneur », peut-être plus près du Bon Dieu que le curé lui-même ! Le bruit de la grosse cloche ne lui fait pas peur. Chaque dimanche, il est le premier à la messe. De là-haut, il compte ses ouailles : « Tiens, la Marinou n’est pas là ce matin ? Elle doit être malade, peut-être grippée. Il faudra que je pousse un petit vol jusqu’au Hyvières pour prendre de ses nouvelles. »

corbeau2Pour chaque enterrement, il joue le maître de cérémonie, tout de noir vêtu, naturellement ! Ce sont essentiellement les femmes, accompagnées de leurs enfants, qui participent à l’office dominical. Pendant ce temps, les hommes se retrouvent au bistrot, chez le Jules et la Berthe. Là, ils échangent les nouvelles du pays et tentent de refaire le monde, leur verre de pastis à la main. Attention ! Jamais du Ricard ! Uniquement du pastis « maison » fait avec de la « blanche », leur eau de vie !

Un matin, crime de lèse-majesté ! Pendant la nuit, en cours de migration, une grosse cigogne s’est arrêtée sur le clocher de l’église pour se reposer. « Pas question, ma belle ! » Philou la prend aussitôt en chasse et la poursuit en direction du nord. Le soir, à la tombée de la nuit, il n’est pas rentré. Nous sommes inquiets. Il ne reviendra que 48 heures plus tard. Complètement exténué, il ne quittera pratiquement pas la maison pendant une semaine. Jusqu’où a-t-il pu poursuivre la cigogne blanche ? Quand même pas jusque dans sa lointaine Alsace !

Philou n’aime pas les intrus. Voilà une grosse buse qui vient tourner autour du village, sans doute avec l’intention de chaparder quelque poulet qui vit en liberté. Gardien du village, il considère que c’est son devoir de la chasser. Avec son vol beaucoup plus rapide et plus souple, il ne tarde pas à la mettre en fuite.

Philou a une phobie : le noir !

    - Un vol de corneilles vient tourner autour du village. Il ne tarde pas à les faire déguerpir.

    - Le chat noir du Marcel, le voisin, n’a qu’à bien se tenir. D’ailleurs, il a compris, depuis longtemps, il ne se hasarde plus aux abords de la maison.

    - En haut de l’escalier, les plumes ébouriffées, il pousse des croassements rauques. On a compris ! C’est le curé ou la sœur qui viennent nous rendre visite. Impressionnant ! les visiteurs hésitent à monter l'escalier.

Il ne sympathise pas avec les autres corbeaux du secteur. D’ailleurs, il n’a jamais songé à fonder un foyer. Pourquoi s’encombrer d’une femelle de sa race, alors qu’il se trouve très bien à vivre ainsi, dans son foyer d’adoption ?

Joueur, Philou aime bien faire quelques plaisanteries. Ses « cibles » préférées, ce sont les « mémés » du village : il faut bien pimenter un peu leurs journées monotones.corbeau8

    - Sur son balcon, la Pauline épluche des petites patates qu’elle met ensuite dans un plat posé sur le mur de son balcon. Il faut qu’elle s’absente un moment pour aller surveiller la cuisson de son poulet. Philou en profite. Une à une, il prend les patates et les jette dans la cour où picorent les poules. Quand Pauline revient, le plat est vide ; elle n’a plus qu’à recommencer !

    - Même chose avec les pruneaux que la Marcelle fait sécher sur un grillage, dans son pré. Dès qu’elle a le dos tourné, Philou prend un malin plaisir à les jeter dans l’herbe. Pas très contente la Marcelle !

    - Voilà la mère Phine, avec son fichu noir, qui déambule dans la rue qui passe devant la maison. Philou vient la survoler, puis lui pique sur la tête en lui donnant un petit coup de bec au passage. Le temps qu’elle réagisse, Philou s’est évanoui dans la nature. Un tantinet facétieux, voire un peu roublard, mais pas du tout filou, Philou ! C’est juste pour s’amuser un peu !

Au village, la réputation de Philou n’est plus à faire. Il est connu comme le « loup blanc ». Il participe à la plupart des loisirs, avec les copains du village :

    - les parties de pétanque, de foot, de hand ;

    - les balades en vélo ;

    - les baignades dans l’Ardèche ;

    - la pêche à la truite et la capture des écrevisses. Il adore venir chercher des champignons avec moi. Lorsque j’ai oublié un cèpe, il volète au-dessus de lui, sans « rien dire ». Il a compris qu’il fallait être discret afin de ne pas dévoiler nos « places » aux autres chercheurs.

corbeau5Lorsque je me risque à mes premiers flirts avec les filles du pays, Philou n’est pas loin ; il surveille nos ébats ; il connaît bien Cri-Cri, un temps ma favorite. Très discret, il ne « vend jamais la mèche » auprès de mes parents. Cependant, il ne manifeste pas un enthousiasme débordant envers mes petites conquêtes. Et si l’une d’elles venait à lui « piquer » son maître ? « Rassure-toi Philou ! Je suis encore jeune, ce ne sont que des amourettes passagères ! Toi, tu es mon copain pour la vie ! » Les meilleurs copains de Philou, ce sont les joueurs de pétanque qui, chaque week-end, viennent faire leurs partie dans la cour de l’école, transformée en boulodrome. Il est aux premières loges : le balcon de la maison surplombe la cour de l’école. Mais pour suivre les parties de plus près, il descend dans la cour. Á chaque mène, il se déplace du côté du bouchon. Si, lors d’un tir, le « cochonnet » est éjecté du jeu, c’est lui qui va le chercher et le ramène dans le terrain. Il connaît toutes les vedettes : le Kéké, le Loulou, le Chalinde (Noël en patois), le Georges, le Gaby, le Bertou, le Paulo, le Roger, le Lili, le Guste. Attention ! Personne ne peut l’attraper ; seuls les membres de la famille peuvent le faire. Tiens, l’un des joueurs est en manque de cigarettes ! Il sort une pièce de monnaie de sa poche. Philou a compris ! La pièce de monnaie dans le bec, il s’en va frapper à la fenêtre du bar-tabac. La Berthe le connaît bien ! Elle ouvre la fenêtre et tend le paquet de cigarettes à Philou qui le prend dans son bec et retourne dare-dare au jeu de boules. Il ne se trompe jamais. C’est toujours à celui qui lui a « passé commande » qu’il remet le paquet de Gauloises. Parfois, il éprouve quelques scrupules à se faire ainsi le complice du vice. « Quel plaisir peuvent-ils prendre à tirer ainsi sur leurs clopes ? D’autant plus qu’ils savent très bien que c’est mauvais pour leur santé ! Certains poussent même le vice jusqu’à fumer de l’Amsterdamer ! Quelle horreur ! Ça pue ! »

Philou est très bon prévisionniste météo :corbeau7

    - il ne se laisse jamais surprendre par l’orage, aussi soudain soit-il ;

    - lorsque le vent du Midi forcit et que le ciel « crasse » du côté des sommets du Tanargue, c’est signe de pluie. Bien à l’abri sous le toit de la terrasse, il attend la fin des intempéries ;

    - lorsqu’il sent que l’hiver va arriver, il change ses habitudes. La nuit, il va coucher dans l’écurie, bien au chaud, à côté des chèvres et des brebis.

Quand le froid devient plus intense, il passe la majeure partie de ses journées dans la maison : dans la cuisine, près du fourneau ; dans la salle à manger, en face de la grande cheminée où, jour et nuit, se consument de grosses bûches de chêne et de châtaignier. Il n’aime pas l’hiver, ni la neige. Sur les paysages enneigés, finie la discrétion : il fait tache ! Tout le village semble endormi. Les pétanqueurs ont déserté la cour de l’école pour aller se réfugier au bistrot. Là, tout l’après-midi, ils « tapent » leurs parties de belote, bien au chaud, à côté de leur(s) verre(s) de Clinton, le vin rouge du pays. « Putain ! qu’il est bon mon « canon » de Clinton ! Jamais je ne le changerais contre un verre de Côtes du Rhône ! Je préfèrerais boire de l’eau minérale du Vernet ! Même si ça me coupe un peu les jambes ! » (dixit G. Ollier).

Vivement le printemps et le retour des hirondelles. Paradoxalement, bien que vêtues de noir (avec un plastron blanc, cependant) les hirondelles, ce sont ses copines. Dès la mi-mars, il les attend. Il sait qu’à quelques jours près, quelles que soient les conditions météo, elles seront fidèles à leur rendez-vous. Philou les aide à construire leur nid, sous le toit de la terrasse : il leur apporte des brindilles, des bouts d’herbe sèche, de la mousse. « Attention les chats ! Le nid d’hirondelles, c’est un sanctuaire ! Pas question de toucher aux oisillons ! Je veille au grain ! »

Un jour, on frôle le drame. Il essuie un coup de fusil, tiré par un braconnier imbécile. Il est sérieusement blessé. Mai, bien soigné, nous réussirons à le remettre sur pattes. Cependant, il gardera toute sa vie un petit handicap : une légère déformation de l’aile gauche. Mon père se fâchera tout rouge avec ce fusillot irresponsable, venu de la bourgade voisine. Désormais, il lui interdira de venir braconner sur ses terres.

Enfin, par une triste matinée de novembre, grise et brumeuse, Philou « décidera » de nous quitter. Depuis quelques temps, il n’a plus son entrain habituel, il mange moins, il quitte moins souvent la maison. Il meurt subitement entre mes bras. Quel choc ! Nous le pleurerons tous à chaudes larmes. Dans ma vie, j’ai apprivoisé d’autres oiseaux (grive, merle, pie, geai, autres corbeaux), j’ai soigné d’autres oiseaux blessés avant de les relâcher dans la nature (buse, palombe, courlis cendré, oie bernache). Mais, jamais, je n’ai rencontré un oiseau aussi intelligent que Philou.

« Salut Philou ! Salut l’ami ! »