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Que deviendront nos vins de Bordeaux avec le réchauffement ?

par Serge Degueil vigneron bricoleur

 

Tout le monde connaît la fameuse formule qui a révolutionné la physique au début du 20ème siècle E=MC2. Cette formule 1 donne la relation entre la masse et l’énergie. Mais ne compliquons pas les choses ; nous avons une masse donc nous sommes de l’énergie et nous avons donc besoin d’énergie pour vivre et nous développer. Combien l’homme a-t-il consommé 2 d’énergie pour passer de l’hominidé cueilleur-chasseur au sapiens qui a réussi à poser sur la comète Tchouri le petit robot Philaé à une distance de plus de 500 millions de km et après un voyage dans l’espace de plus de 10 ans. Mais où trouve-t-on cette énergie ? Partout ! Malheureusement pas toujours facilement accessible. L’homme a tout d’abord utilisé sa propre énergie musculaire, puis il a découvert le feu et a trouvé l’énergie dans le bois. Puis il a utilisé l’énergie animale pour cultiver la terre. L’énergie hydraulique et l’énergie éolienne lui ont permis de faire tourner ses moulins et activer les premières machines. Enfin il a trouvé l’énergie facile avec le charbon, puis le pétrole et le gaz qui lui ont permis d’acquérir une grande autonomie et une grande liberté. Mais il avait oublié une loi fondamentale de la physique. La loi de « l’emmerdement maximum ». En effet cette consommation débridée d’énergie a libéré des gaz 3 qui ont conduit à augmenter l’effet de serre avec une montée trop rapide de la température ne permettant pas à la nature de s’adapter. Mais pour beaucoup, dans notre région, ce phénomène semble très intéressant car il allonge la durée de la saison estivale. Mais alors que deviendra le petit verre de rosé bien frais au retour de la plage ? Mais redevenons sérieux et posons nous réellement le problème.

Évolution du climat

Depuis que le monde existe le climat a toujours changé. Pendant la période romaine (-270 av. J-C à 400 apr. J-C) ainsi que pendant la période viking (800 à1300) le climat était plus chaud que maintenant. S’en est suivi une petite période glacière (1300 à 1830) et, depuis, la terre se réchauffe pour atteindre sa température nominale de 15°C. L’inquiétant est que ce phénomène est extrêmement rapide comme le montre le schéma si contre et la nature n’a pas le temps de s’adapter.

Avec ce phénomène de réchauffement, que deviendront nos terroirs, nos cépages, notre vin ?

Le cycle de la vigne commence à l’automne avec la phase de dormance. Pendant cette période elle prépare les bourgeons grâce aux glucides stockés en fin d’été. Avec le printemps débute la phase de croissance. La vigne pleure, les tiges poussent et les bourgeons débourrent puis vont apparaitre les inflorescences. Enfin avec la fin du printemps et le début de l’été les fleurs s’ouvrent et se fécondent puis apparaissent les fruits. Au milieu de l’été c’est la véraison ; la plante arrête alors sa croissance pour engranger dans les fruits les sucres, les acides tartriques et maliques ainsi que les substances minérales (sulfates, phosphates, chlorures), les tanins et l’azote. Les fruits étant alors à maturation ce sont les sarments qui captent les substances pour nourrir les futurs bourgeons. Il est incontestable que le réchauffement climatique va modifier ce cycle en avançant la phase de croissance (stades phénologiques) et en raccourcissant la phase de dormance. Deux phénomènes traduisent déjà cette évolution : la date des vendanges. qui avancent régulièrement et la teneur en alcool du vin qui augmente.

20160505 climat avenir vin bordeaux img0120160505 climat avenir vin bordeaux img02Cycle de la vigne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 20160505 climat avenir vin bordeaux img03Évolution de la date des vendanges au cours du 20ème siècle 4

20160505 climat avenir vin bordeaux img04Évolution de la teneur en alcool

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Conséquence de cette évolution sur le vin

 

La vigne sera confrontée à des hivers plus doux et des printemps pluvieux tandis que les étés seront plus secs. Une augmentation du déficit hydrique ne devrait pas avoir de conséquences sensibles sur la période floraison-maturité, l’essentiel de la période de sècheresse se produisant après les vendanges.

L’hiver doux et le printemps précoce va avancer la période de débourrement qui se trouvera alors confrontée au gel tandis que la pluie sur la fleur va favoriser le coulage et le millerandage entraînant une baisse du rendement. On a longtemps pensé que l’impact du réchauffement ne portait que sur la teneur des baies en sucre avec une diminution de l’acidité. Mais le goût repose sur quatre paramètres, l’amertume, le sucré, l’acidité et le salé qui se traduisent dans le vin par les tanins, les sucres, les divers acides et les sels comme cité précédemment. Trop d’alcool va entrainer une rupture de cet équilibre et en particulier des nuits plus chaudes vont perturber la synthèse des composés phénoliques qui participent à la formation des arômes.

Conséquence sur la biodiversité

Le changement des conditions climatiques aura un impact sur le fonctionnement des pathogènes et leur agressivité.

L’augmentation de la température est favorable au développement de l’eudémis, de la cochylis, de la tordeuse de la grappe ainsi que la cochenille cette dernière ayant un impact important dans la baisse du rendement, le retard de la maturation et la réduction de la concentration en sucre et composés phénoliques.

De même la température favorise les insectes comme la cicadelle vecteur du phytoplasme petite bactérie à l’origine de la flavescence dorée et du bois noir. Avec la température augmente également le degré d’humidité de l’air (7% par degré) ce qui va favoriser le développement des moisissures comme le botrytis du penicillium ou aspergillus qui donne un goût de bouchon. Mais, dans ce bilan assez négatif, il existe quelques points positifs comme le développement du botrytis cinerea indispensable à la production du Sauternes ainsi qu’une réduction du plasmopara viticola autrement dit le mildiou.

Conséquence sur le sol

Les performances d’un vignoble dépendent également du sol qui risque d’être modifié par le nouveau régime climatique. En hiver et au printemps les régimes de pluie et vent vont accélérer l’érosion des sols sur les vignobles en coteaux et en particulier sur les parcelles désherbées. Mais le phénomène le plus marquant sera vis-à-vis de la microfaune et de la microflore qui habitent les terrains viticoles et qui aura sans aucun doute une répercussion sur les cycles biogéochimiques, car ces éléments sont au cœur des cycles du carbone, du soufre et de l’azote, éléments de fertilité de la vigne.

L’évolution du vignoble et de la viticulture

L’évolution du climat aura également des répercussions sur les pratiques culturales comme retarder la taille hivernale pour retarder le démarrage de la végétation. Le labourage peut également être remis en cause car un sol labouré et laissé à l’air pourrait atteindre 50°C. Or dépassé 36°C, les racines n’ont plus d’activité. Pour le maintien d’un taux d’alcool compatible avec les caractéristiques de nos vins plusieurs actions peuvent être envisagées ; l’augmentation du rendement par souche ce qui entrainera une diminution de la densité des pieds par hectare ou la modification de rapport foliaire feuilles-fruits, les feuilles produisant le sucre et le raisin le stockant. Enfin on peut envisager la modification des cépages et des portes greffes. Mais si l’on veut rester dans la typicité de nos vins on cherchera tout d’abord des portes greffes à cycles plus long de façon à retarder la phénologie 5. Enfin si la courbe de l’augmentation de la température se poursuit sur la pente actuelle il sera nécessaire d’envisager d’évoluer vers des cépages plus tardifs tout en cherchant à rester dans la typicité des vins du sud-ouest et de relocaliser le vignoble dans les zones les plus fraiches telles que les rives de la Dordogne et la Garonne.

Le graphique ci-dessous donne l’apport de température nécessaire pour amener différents cépages à maturité.

20160505 climat avenir vin bordeaux img05Apport de température

Il exprime la somme cumulée journalière des températures au seuil de 10°. Par exemple une température moyenne de la journée de 15°C apporte 5°C ; une température inférieure à 10°C n’apporte rien. Si l’on veut retarder la maturité il faudra donc s’orienter vers les Petit Verdo, Grenache et Mourvèdre. Mais alors qu’en sera-t-il de la typicité des vins de Bordeaux ?

Encore une chose importante. S’il y a un décalage dans le cycle de la vigne que vont devenir tous nos beaux dictons sur la vigne et le vin. Seront-ils toujours respectés ?

Quand il tonne en février
Montez vos tonneaux au grenier

Si en mars gelée serre
Apprête cuve et baril

Mais si elle serre en avril
Cuve et baril desserre

Quand le vin naît en mai
Il faut s’attendre à du mauvais

Prépare autant de tonneaux
Qu’en juin tu compteras de jours beaux

Mi-juillet sec et beau
Fait du vin comme de l’eau

À tonnerre d’août
Grosse grappe et bon moût

Septembre humide
Pas de tonneaux vides

Quand octobre prend sa fin
Dans la cave est le vin

 

[1] Formule décrite en 1903 par Olinto de Pretto (italien) et consolidée par Albert Einstein en 1905

[2] L’énergie ne se consomme pas elle se transforme

[3] Principalement du CO2

[4]Jour Julien : nombre de jours comptés à partir du 1er janvier

[5] Exemple : Le 41B retarde la maturité

Sources

 

Hervé Le Treut, Prévoir pour agir

Valéry Laramée de Tannenberg, Yves Leers, Menace sur le Vin

Agence Nationale de la Recherche (ANR), Programme CLIMATOR

Teradclim et Laccave, Projets de recherche

Marc Lagrange, Paroles de Vin

L’évolution du vignoble et de la viticulture