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Souvenirs de la Section ESD

Par Pierre Laharrague

2020.04.19 esd

Introduction

L’histoire commence en 1965. J’étais, à l’époque, au Centre d’Études de Vaujours, au Service Physique dirigé par Jean Viard puis Jacques Thouvenin. Notre activité concernait la détonique expérimentale et je travaillais en particulier sur la radiographie-éclair mono coup et sur la ciné radiographie ultrarapide (cinéma aux rayons X) 

Un jour, Thouvenin me convoqua pour m’expliquer que la DAM avait décidé de créer un nouveau centre aux environs de Bordeaux, pour recevoir les activités naissantes du Département Militarisation. Ceci entrainait la nécessité d’installer à côté une antenne de son Service, qui serait chargée de traiter les problèmes générés par le travail de militarisation d’un engin expérimental au niveau du fonctionnement de l’édifice pyrotechnique. Il me proposa de créer cette antenne. Originaire du Sud-Ouest, j’acceptais sans l’ombre d’une hésitation.

Trois autres antennes furent également créées : deux du Service Engins du CEV (Chimie sous rayonnement et Fabrications) et une du Service Électronique de B3 (Électronique).  L’ensemble était administrativement fédéré au sein d’une Annexe Recherches.

Á la recherche d’un Terrain d’Expérimentation Extérieur

D’entrée, un important problème était posé ; trouver un terrain annexe du CESTA afin d’y implanter des ouvrages permettant des tirs d’importantes quantités d’explosifs. De même, le Département Militarisation avait besoin d’un lieu adapté pour implanter ses moyens d’essais spéciaux. Ayant l’expérience du Polygone d’Essais de Moronvilliers, annexe du CEV en Champagne, je fus chargé d’en établir le cahier des charges ; site suffisamment étendu, éloigné de tout lieu habité mais assez proche du CESTA pour éviter des missions de longue durée.

 Cela se révéla difficile à satisfaire en raison de l’habitat relativement dispersé rencontré dans la région. La recherche, entamée en 1965, commença par un travail sur cartes d’état-major, puis conduisit à survoler la forêt en hélicoptère, à la parcourir en jeep (et à s’y perdre), à consulter les élus locaux- M. Achille Fould reçût ainsi une délégation du Cesta dans son célèbre Château de Beychevelle- à enquêter auprès des pompiers sur les conditions de propagation des feux.

Finalement, deux possibilités émergèrent sur la commune d’Hourtin et sur la commune de Saugnacq et Muret. Cette dernière fut retenue en raison de sa plus proche proximité du CESTA. L’achat de 900 hectares de terrain s’échelonna de novembre 1965 à juin 1966.

Restait à placer les points de tir et le point essais de Militarisation en s’affranchissant comme à l’intérieur du CESTA du risque d’incendie, mais, avec une contrainte supplémentaire, celle de faire des tirs à l’air libre. Une campagne de tirs de nuit fût alors décidée afin d’établir une cartographie des éclats et positionner les points d’expérimentation que l’on disposât aux sommets d’un carré de 1 km de côté mis « en sable blanc » Les acteurs de ce splendide spectacle pyrotechnique se souviennent encore de ces copieux petits déjeuners qu’un restaurateur du  village voisin  de Lugos mettait un point  d’honneur à servir à l’équipe de tir qui venait au  petit matin se remettre autour d’une table accueillante, de la fatigue d’une nuit sans sommeil .

Arrivée au CESTA. Mise en place des installations

J’arrivais au CESTA en 1966, accompagné d’une petite équipe de Vaujours, tentée par l’aventure. Car il s’agissait bien d’une aventure dès lors que mon Antenne, à l’instar des trois autres, aurait à s’adapter et à s’affirmer dans un environnement nouveau, ce qui fit dire à André Cachin, chef du Service Engins, qui ne manquait pas d’humour, dans son discours inaugural, « On fait les enfants d’abord et on les légitime ensuite » !

D’emblée, on innova :

  • D’abord, en construisant au Complexe 500 quatre casemates tarées à 20 kg d’explosif, dites « semi fermées » ou « semi ouvertes » car elles contenaient les éclats tout en laissant s’évacuer l’onde de choc. Cette nouveauté a été l’œuvre de l’ingénieur Charropin, chef de la Section Études et Constructions Spéciales du CEA.
  • Ensuite, en couplant deux par deux dans chaque casemate les trois techniques d’observation - optique, électronique, radiographie éclair - permettant ainsi des mesures simultanées. Ce principe fut adopté plus tard par notre « maison mère » de Vaujours.
  • Au TEE, on construisît deux aires de tir, tarées à une tonne, multi-techniques également.

Logés provisoirement dans des préfabriqués, nous emménageâmes assez vite au 206, partagé avec l’Antenne L, où furent installés nos différents labos (dessin, montage, photographie).

Organisation

La mission principale de l’Antenne Physique était la détonique des armes. Mais, j’obtins de Thouvenin l’autorisation d’entreprendre des études plus fondamentales sur le comportement de la matière sous hautes pressions dynamiques. Ainsi l’organisation que je mis en place, comportait 4 groupes : 

  • Hydrodynamique des Armes avec Durand, Geffroy, Bernard
  • Physique du Solide avec Pujols, Boisard, Morvan
  • Expérimentation avec Legall et les techniciens de tir
  • Logistique avec Grim et Humbert et les techniciens de labo

Le secrétariat était tenu par Mme Viviant et Mlle Delmas.  L’ensemble comportait une trentaine de personnes dont dix ingénieurs. En 1968, l’Antenne fût transformée en Section Études Spéciales de Détonique.

Travaux et réalisations

  • Dans le domaine de la détonique des armes, ESD a œuvré sur tous les systèmes d’armes depuis la 1ère arme aéroportée Mirage 1V, jusqu’aux armes les plus récentes. Outre ses travaux sur les édifices pyrotechniques des armes mais aussi des engins expérimentaux, sa contribution se sera étendue à d’autres domaines en fonction de questions nouvelles qui se sont posées en cours de développement.
  • En Physique sous choc, ESD a souvent fait preuve d’originalité. Je mentionnerai ses travaux sur les compositions explosives comme l’inhibition de la détonation par un choc calibré précurseur, sur les systèmes d’amorçage (micro détonique), sur les milieux inertes comme les transitions de phase et en particulier la transition graphite-diamant, les phénomènes électriques, optiques, l’élastoplasticité, les équations d’état…
  • Dans le domaine de l’instrumentation, ESD a fait développer ou développé elle-même des moyens inédits :

- la multi chronométrie digitale rapide, magnifique   réalisation de nos camarades de l’Antenne Électronique qui supplanta les anciens oscillos analogiques « zig- zag ») de Vaujours. Quel progrès et quel   bonheur ! Á peine le tir effectué, les résultats sortaient de l’imprimante (cf. l’article de Négrou sur le bulletin de liaison de Novembre 2019).

- L’Interférométrie Doppler Laser, réalisation en propre. Mise au point pour mesurer avec grande précision des vitesses de projectile, elle tirait son originalité du système d’acquisition qui utilise un interféromètre de Pérot-Fabry. Elle détrôna les caméras mécano-optiques et elle a fait l’objet d’une publication dans une revue à referee.

  • Dans le domaine des moyens de choc, ESD a mis au point un canon à poudre et à gaz comprimé jusqu’à 4 000 m/s ainsi qu’un lanceur hyper- vitesses, jusqu’à 20 000 m/s, pour application à l’étude d’impacts de micrométéorites sur des engins spatiaux (lanceurs brevetés).

Bilan et conclusion 

ESD a bien rempli sa mission. Je dis cela sans ostentation aucune. Les témoignages de ses clients (Militarisation et ses successeurs) ou des pères fondateurs de Vaujours, en attestent. Cette petite unité, très soudée, a fait preuve dans tous les travaux qu’elle a accomplis de qualités d’innovation et de créativité remarquables. Cela est dû bien sûr à la compétence de ses agents et à l’expérience qu’ils ont acquise au cours du temps (il y a eu peu de « turn over » en 30 ans d’existence), mais aussi, me semble-t-il, à leur motivation, à leur culture de l’excellence, le tout mâtiné d’un grand esprit de confiance et de solidarité entre ses membres.

Ce temps, à l’aune duquel se mesure l’évolution, l’a rattrapée comme c’est souvent le cas. Car, l’accroissement régulier de la puissance de calcul numérique, de même que la mise au point de codes de calculs de plus en plus performants, permettait de se passer de beaucoup d’expériences.

Ainsi, après 30 ans de bons et loyaux services, ESD ferma en 1995 (les 3 autres antennes l’avaient déjà précédée). Les derniers représentants des « faiseurs de la détonique expérimentale », « ceux qui s’enivraient facilement de la bonne odeur de poudre après le tir » (sic Thouvenin), s’en sont allés. Une page était tournée.