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Les yeux de Père Noël

par Bernard Barrière

Les flocons venaient lentement épaissir le manteau blanc qui depuis 1e matin couvrait le sol donnant à cette veille de Noël des allures de cartes postales. La voûte que formait le ciel noir et bas faisait penser à un vaste écrin enserrant la ville.

Je retrouvais ce soir l'image des Noëls de mon enfance, de ces Noëls que l'on revoit et que l'on embellit au fil des années.

Au milieu des attardés qui quittaient les magasins, les bras remplis de victuailles et de cadeaux, je marchais lentement, indifférent à cet air de fête, à ces sourires prometteurs de joie qui sont l'apanage des derniers jours de décembre. Car pour moi, les fêtes ne constituaient plus que des étapes à franchir dans le déroulement monotone des années qui passaient.

Le claquement du pêne dans la serrure ne déclenchait plus la petite sensation de bien être qui m'envahissait autrefois lorsque je pénétrais dans mon appartement.

Mais ce soir, un sentiment confus me troubla en apercevant la scène insolite qui s'offrait à mes yeux. Combien d'années s'étaient écoulées, vingt, vingt cinq, depuis que le dernier sapin qui, à chaque Noël, occupait cette place, avait disparu de ce coin de cheminée.20121016 conte pere noel img1

Les enfants partis, le cœur n'y était plus et si Geneviève avait continué pendant quelques années à poursuivre la tradition, la lassitude et la démotivation avaient eu raison de son obstination. Et quand une maladie, aussi subite qu'implacable l'avait emportée, j'avais compris que Noël, comme toutes les fêtes et même tous les jours à venir ne serait plus comme avant.

Bien sûr, quoique très éloignés, les enfants étaient venus plus souvent mais rapidement les visites s'étaient espacées et l'appartement s'était refermé sur ma solitude.

Étaient-ce ses grands yeux noirs où brillaient à la fois la crainte et l'espoir ou l'aspect malingre de cette gamine - enfant du voyage ou réfugiée - de huit à dix ans, qui m'avait attiré. Je ne saurais le dire. Par contre, la reconnaissance qu'avait exprimé son regard à la vue des pièces que je lui tendais en échange de son sapin m'avait ému. Ce sapin, l'avait-elle coupé dans un bois ? volé ? ou l'avait-on forcé à le vendre ? Chose certaine, elle n'attirait pas le chaland dans le recoin où elle se tassait, autant pour se faire oublier que pour se protéger du froid.

Même si elle ne profitait pas de son gain, peut-être au moins serait-elle bien accueillie par sa famille. Car j'imaginais qu'il devait s'agir d'un de ces enfants que des parents peu scrupuleux envoient apitoyer les passants.

Tout cela me revenait à l'esprit tandis que je m'approchais du sapin que j'avais ramené la veille chez moi, n'ayant rien trouvé pour m'en débarrasser. Je m'étais trouvé un peu gauche avec cet arbre à la main et j'avais forcé le pas pour rentrer. Par nostalgie autant que par désoeuvrement, j'avais recherché la boîte qui contenait tous les accessoires qui transforment un arbre mutilé en une cascade dorée et illuminée.

Je me sentais gêné et ridicule devant cette profusion de guirlandes qui dénotait dans cette pièce où la grisaille s'était peu à peu installée au fil du temps.

Le "joyeux Noël" que je lançais presque instinctivement rendit un écho lugubre et je détournais rapidement les yeux du sapin.

Le potage et la tranche de jambon rapidement avalés auraient fait triste mine auprès des repas de fête qui devaient s'étaler sur bien des tables. Et ma petite marchande, aurait-elle droit à un réveillon? L'état de ses vêtements et de ses joues pâles et creuses me port aient à penser le contraire. À cet instant, je souhaitais de tout coeur que ma petite générosité puisse contribuer à lui apporter quelque joie.

Encore cette année, le programme de la télévision ne me pousserait pas à une longue veillée. La gaieté affectée des présentateurs et de leurs invités sonnait faux pour moi qui n'avait ni l'ivresse des mots échangés entre amis, ni celle apportée par l'alcool qui poussent à rire et à s'amuser.

En repassant devant le sapin, une idée incongrue me vint à l'esprit. Et si je plaçais mes chaussures devant la cheminée! Décidément ce sapin perturbait le rythme et la monotonie de ma vie devenue sans attrait. Et si triste que l'idée du suicide m'effleurait de plus en plus souvent. Elle me tiraillait en proie au doute face à la voix d'une raison qui avait du mal à se faire entendre.

Alors que je repensais à toutes ces années gâchées, perdues, parce que je n'avais pas su ou voulu remplacer l'être cher que j'avais perdu, la vue de mes souliers posés devant la cheminée vint me voiler les pensées avant que je plonge dans un sommeil agité.

Depuis des années, les nuits se succédaient, faites d'un sommeil profond, calme où les rêves ne venaient plus apporter leurs questions ou leurs angoisses. Passées les nuits des mois qui avaient suivi la mort de Geneviève et qui m'amenaient au matin dans un total abattement, le calme m'avait envahi en même temps que mon existence sombrait dans la routine et la mélancolie.

Cette nuit de Noël au contraire fut agitée. Tout s'y confondait, la jeunesse, celle de mes enfants et la fillette de la rue se mêlait à ma famille. Était-ce ma fille, ma soeur que j'avais adorée jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans l'accident qui l'emporta, avec mes parents, dans un monde dit meilleur.

 

Je sortis de cette nuit agitée dans une semi inconscience et, tel un somnambule, je me retrouvais, hagard, dans le salon.

Soudain, le souvenir du sapin, des souliers me revint. D'un coup, comme dégrisé, je retrouvai mes esprits.

Et là, oui là, devant la cheminée, près du sapin, les souliers... Ils ne gisaient plus inertes, abandonnés. Était-ce le Père Noël dont on attend tant de choses? un mirage? une illusion?

Étais-je bien réveillé ou avais-je des hallucinations ? Les souliers se déplaçaient, glissaient dans la pièce qu'éclairaient guirlandes du sapin. Dans ces souliers que je ne quittais plus du regard, je me tenais debout, déconcerté, tel un gosse qui n'en croit pas ses yeux. C'était mon cadeau de Noël, cette vie qui soudain me revenait, s'ouvrait à moi de nouveau.

Quel Noël ! Tel un gamin, je faillis remercier ce Père Noël qui comble les voeux les plus fous. Le merci s'arrêta dans ma gorge. Depuis trop longtemps, je ne croyais plus au Père Noël. Je l'oubliais sur le champ. Deux grands yeux qui m'illuminaient venaient de prendre le merci à leur compte, deux grands yeux qui avaient croisé mon regard dans un nuage de flocons blancs.