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L'aventure des essais en vol

synthèse par Bernard Miltenberger

 

L’essentiel des informations ici citées sont extraites de la revue « Les Missiles Balistiques, Champ de Tir et Essais en vol » éditée par l'Ingénieur Général de l'Armement Dominique Chevallier (2004), transmise par Pierre de Riedmatten. La synthèse a été réalisée par Bernard Miltenberger

La plupart d’entre nous connait l’aventure des essais nucléaires, depuis les premiers champs de tirs du Sahara, jusqu’à la dernière campagne de tirs du Centre d’Expérimentation du Pacifique, mais combien savent que dans le même temps se déroulait chez nos partenaires missiliers une aventure similaire de création des champs de tirs des vecteurs, de conception et mise au point des dispositifs de mesures en vol, avec ce même enthousiasme technique général qui a caractérisé tous les acteurs de la constitution de la Force de Frappe Nationale.

Les débuts au Sahara

Cependant que se préparaient à Reggane (600 km au sud de Colomb Béchar) puis à In Ecker les premiers tirs nucléaires (aériens d’abord, puis en galerie), s’installaient à Hammaguir les bases de lancement et d’expérimentation des futurs vecteurs de la FNS.

Existait déjà depuis 1948 le Centre Interarmées d'Essais d'Engins Spéciaux (CIEES), un polygone depuis lequel pourraient être lancés des engins spéciaux, qu'ils soient du type Sol-Air, Air-Sol, Sol-Sol, Air-Air, etc., et effectuées au sol, les mesures indispensables à la mise au point de ces engins. La présence d'une petite oasis et d'une base aérienne rendaient possible la vie du personnel, une bonne piste et deux voies ferrées, dont une à écartement normal, reliaient le Centre à la Côte (700 km au nord).

L'installation d’un champ de tir destiné aux longues portées s'imposant par les besoins de la constitution de la force de dissuasion, on installa en 1951-1952 la base B-2 Hammaguir, nom créé pour la circonstance (contraction de Hamada du Guir), située à 120 km au sud-ouest de Colomb-Béchar, sur un plateau. Hammaguir présentait des dégagements importants. En effet, la Hamada s'étendant sur 200 km environ vers le Sud-ouest, on pouvait prévoir un réceptacle à cette distance au Sud-est et d'autres réceptacles à 500, 1000, 1 500, voire même 3000 km pouvaient être envisagés en raison de l'étendue désertique.

C’est en 1959, avec la création de la SEREB (qui deviendra Aerospatiale) et le lancement des études préliminaires en vue du programme d’ Études Balistiques de Base (EBB) qu’est décidé la création du Champ de Tir du Sahara à partir du CIEES, en utilisant la base d’Hammaguir, complétée par divers moyens de flanquement et des réceptacles secondaires.

Le choix de ce champ de tir en zone désertique se révèle vite particulièrement adapté aux tirs d’engins balistiques. Il dispose de grandes marges de sécurité et l’on n’a pratiquement pas à se préoccuper des questions de sauvegarde. Par ailleurs les étages propulsifs, les têtes de mesures et les ogives peuvent être récupérées sur le terrain, ce qui permet de les expertiser et comprendre les incidents qui ne manquent pas de se produire dans cette période de maturations techniques.

Pleinement opérationnel jusqu’en 1967, le Champ de Tir du Sahara a vu le succès de la cinquantaine de tirs du programme EBB, a réalisé le lancement du premier satellite français (Astérix 39kg) par la fusée Diamant le 26 novembre 1965, mais il a aussi vécu les échecs (certains de façon spectaculaire) des deux premiers tirs SSBS en octobre et novembre 1965 ainsi que des deux premiers tirs MSBS en mai juin 1966.

Comme pour les essais nucléaires, au début de 1962, lorsque furent négociés les Accords d’Evian mettant fin au conflit algérien, se posa le problème du remplacement du CIEES. Les installations devaient être évacuées pour la mi-1967, et il fallait assurer la continuité des essais en vol des missiles balistiques.

Le 4 juillet 1962 Pierre Messmer, ministre des Armées signe la décision créant le CEL : « Dans les massifs forestiers de Biscarrosse et de Sainte Eulalie sera installé le Centre d’Essais des Landes… ».

Le Centre d’Essais des Landes 20100402 essais vol img1Nos anciens sur la base de Florès aux Açores

Le CEL (Centre d'Essais des Landes), dont le premier tir aura lieu en février 1966, devait permettre de tester à la fois des engins tactiques, des missiles tactiques nucléaires (300 km de portée) et des missiles stratégiques (3000 km de portée). 

On choisit alors de séparer les activités militaires et civiles, ce qui conduisit à créer la base spatiale de Kourou en Guyane.

Les moyens d’essais nécessaires sont rapatriés du CIEES ou lancés en fabrication. La SEREB réalise la Base de lancements balistiques (BLB) pour la préparation et le tir des missiles SSBS et MSBS tirés de terre. Les tirs de missiles SSBS seront réalisés depuis le silo multicoups de la Base Pré-Opérationnelle (BPO) en direction de l'Atlantique. Ces tirs permettront d'asseoir et démontrer la crédibilité de la force de frappe, de valider les performances du missile et de valider les procédures de mises en œuvre et d'utilisation au sol.

20100402 essais vol img2Le BEM Monge, successeur du Henri Poincaré D'autres installations terrestres viennent compléter celles de l'établissement principal de Biscarosse. Du fait de l’atténuation des ondes radioélectriques par la flamme du missile et des risques de perte de trajectographie qui en découlent, une station de flanquement est créée à Hourtin, à 100 km au nord, pour prendre le relais des moyens de Biscarosse après quelques dizaines de secondes de vol propulsé. Une station dite de grand flanquement est créée en Bretagne, près de Quimper, pour les tirs du missile M4 (sous-marin)  pour lesquels la station de Hourtin est insuffisante. (La station de Quimper rendait en outre possibles les tirs à très longue portée à partir de sous-marins en plongée à proximité des côtes bretonnes). Une station annexe, implantée dans l'île portugaise de Florès, dans les Açores, a pour fonction principale la trajectographie des objets en phase balistique.

Des moyens navals et aériens viennent compléter le dispositif. Situés au réceptacle – zone de retombée des principaux objets de la charge utile du missile – ils auront pour mission de recueillir les mesures relatives aux divers objets durant les soixante secondes qui s'écoulent entre la rentrée dans l’atmosphère et les impacts en mer. Le bâtiment Henri Poincaré, équipé de radars de trajectographie, d'antennes de réception des télémesures et de moyens optiques, constituera le principal moyen naval, remplacé en 1992 par le Monge, encore mieux équipé et qui conduira à une simplification du dispositif aérien et naval et à la fermeture l'année suivante de la station de Florès. Avec les avions AMOR et les avions de patrouille maritime, l’ensemble de ce dispositif constituera le Champ de Tir de l’Atlantique.

En parallèle à la même époque la DAM transportait ses moyens d’essais dans le Pacifique, pour un premier tir programmé en juillet 1966.

Si les essais de missiles tactiques commencent au CEL dès mars 1964, le premier prototype d'IRBM (S112 mono-étage) n'est lancé que le 15 février 1966, c'est un échec, la tuyère est perdue en vol.

On se souvient que ce jour là le poste de commandement du champ de tir n’était pas encore disponible et qu’un PC provisoire et exigu avait été mis en œuvre, dont les fenêtres avaient été laissées ouvertes pour permettre à un certain nombre de visiteurs de suivre la chronologie du tir depuis l’extérieur. Il gèle très fort ce matin là. De belles photos sont faites, jusqu’au moment où l’engin, à quelques centaines de mètres d’altitude, quitte sa trajectoire et … rejoint le rond de condensation créé par l’onde de choc supersonique en fond de silo à l’allumage du propulseur ! L’engin retombe à la mer et pourra être récupéré sur le fond. Malgré la perte par le missile d’une tuyère après seulement 40 secondes de vol, ce premier tir permit de valider la sortie de silo du missile et de qualifier le dispositif d’essais. Le tir suivant sera nominal, par contre le tir du 30 juin sera de triste mémoire : sans qu’aucune anomalie ait été détectée, le propulseur explose à la 13eme seconde, provoquant l’incendie le plus grave de toute l’histoire du CEL.

20100402 essais vol img3Tir du Missile M51 depuis le CEL

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Tir SSBS

L’ensemble des versions balistiques S1, S2 et S3 poseront de multiples problèmes aux expérimentateurs du CEL permettant notamment de mettre à jour les effets du vieillissement des blocs de poudre et la nécessité de mise en place de stratégies de maintenance adaptées. C’est le tir S3E 11 (Cobra) qui le 3 novembre 1993 mettra fort brillamment le point final à l’activité des programmes stratégiques sol-sol du champ de tir (deux ans plus tard le démantèlement du système S3 est décidé, la fin d’alerte du système intervenant en septembre 1996).

Ce n’est qu’à la fin des années 1970 que le CESTA interviendra de façon importante dans la préparation des essais en vol. La DAM avait alors reçu la responsabilité technique de l’ensemble de la tête nucléaire, avec le démarrage du programme M4.

Certains se souviendront des premiers tirs d’études pré-M4, les fameux EBE (Etudes de Base d’Espacement) qui avaient pour objet la validation en vol des techniques d’espacement des têtes, suivis des EBR (Etudes de Base de Rentrée) dont le but était d’étudier en vol le phénomène d’ablation des matériaux constitutifs des corps de rentrée, ainsi que le comportement thermique et la mécanique de vol de ce qui allait devenir la TN70. Les missiles utilisés étaient alors des vecteurs M20, retirés du service opérationnel, et équipés d’une partie haute préfigurant la future partie haute M4. Les deux premiers essais EBE ne purent être exploités en raison du manque de fiabilité de la centrale inertielle du vecteur, mais le troisième essai EBE ainsi que deux essais EBR furent effectués avec succès.

Les essais en vol suivants se feront avec le missile M4 complet.

 
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Le CEL (vue aérienne)

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Une délégation du Cesta sur le BEM Henri Poincaré

Une première série est effectuée de fin 1980 à mi 1982 depuis la base de surface du CEL, et dés que le Gymnote (sous marin d’essais dont il a fallu refondre les installations en version M4) est disponible, une seconde série d’essais prend la relève.

Les tirs M4 se distinguent notamment par le plus grand poids attaché aux mesures faites par les moyens de mesures du Henri Poincaré sur le cortège balistique. De très fines analyses des signatures radioélectriques et infrarouges des TN sont faites par les équipes spécialisées d’Aerospatiale Mureaux et transmises au CESTA pour exploitation.

Quatorze essais suffiront pour qualifier en vol le système M4 : sept effectués au sol, et sept du Gymnote. Treize sont réussis, le troisième subissant un incident au moment de la séparation des deux premiers étages propulsifs (on retrouvera l’un des corps de rentrée de ce missile dans les filets d’un chalutier quelques années plus tard : sur le plateau continental, rien n’est définitivement perdu…).

Vient alors le système M4-71, directement dérivé du système M4 (ou M4 70). En 1985 et au début 1986 le Gymnote lance trois missiles expérimentaux pour valider la nouvelle partie haute. Le dernier de ces tirs, l’opération Guillaumet (4 mars 1986), réalisera le record de portée de l’ensemble des tirs effectués depuis le champ de tirs de l’Atlantique. Après plus de 25 minutes de vol, les têtes de ce missile atteindront, à  6 000 km de distance, le réceptacle prévu au large des côtes du Brésil. Toute la réserve de puissance dont dispose le missile n’a cependant pas été utilisée, sinon - telles Henri Guillaumet – les têtes auraient pu suivre leurs trajectoires vers la Cordillère des Andes. Ce tir marque aussi la fin des activités opérationnelles du Gymnote qui en 20 ans aura procédé au lancement de trente trois missiles expérimentaux ou d’exercice. Deux tirs M4-71 seront - à la demande et sous maitrise d’œuvre DAM – mis à profit pour récupérer en mer (ou tenter de récupérer) certains corps de rentrée. En 1987 un de ces corps de rentrée est récupéré, flottant à la surface de la mer, par les moyens du Henri Poincaré. Relativement peu endommagé, il sera expertisé par les spécialistes du CESTA.

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Encore nos anciens sur "Le Basque" en 1969

Un nouveau développement est alors lancé : le programme M45 qui générera neuf essais à partir de fusée-sonde, quatre à partir de vecteurs M20 retirés du service opérationnel, et six avec le missile M45 dont les tirs de synthèse et d’acceptation effectués depuis le SNLE Le Triomphant en 1995 et 1996.

En 2003 le CEL et le CEM (Centre d’Essais de Méditerranée) fusionnent pour rassembler leurs synergies, améliorer leur efficacité et réduire leurs coûts de fonctionnement. Ils constituent alors un établissement unique : le CELM (Centre d’Essais des Landes et de la Méditerranée).

En 2004 Dominique Chevallier (qui fut Sous-directeur Technique du CEL entre 1984 et 1987) écrivait :

« Berceau des missiles stratégiques et tactiques nationaux, le CELM a depuis ses débuts tiré plus de 20 000 engins dont 214 missiles ou vecteurs balistiques. Mais on peut dire que la grande période des opérations balistiques est révolue et appartient maintenant au passé. En effet, depuis le début des années 1990, le nombre relatif des tirs balistiques a fortement décru. La station de Florès a été désarmée, la station de Quimper a été mise en sommeil.

Le CELM s’est engagé dans une démarche de diversification et d’ouverture à l’International qui le conduit à proposer ses prestations une clientèle plus large. »

Comme à la DAM après l’arrêt définitif des essais, une certaine nostalgie s’exprime vis-à-vis des aventures passées.

On ferme un livre, on en ouvre un autre…

Depuis 2005 la relève est prise au CELM (désormais Centre d’Essai de Lancement de Missiles) par les essais de développement du M51 remettant sur le devant de la scène aquitaine, ces installations techniques de pointe, quasiment uniques en Europe.