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Quelle bizarrerie dans nos jugements

Nous exigeons qu'on s'occupe utilement

Et nous méprisons les hommes utiles.

                   Diderot - L'encyclopédie

Les Arts et Métiers

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par Bernard Bazelaire [Ch 56]

Qu'y a-t-il de commun entre François Alexandre Frédéric de La Rochefoucauld Liancourt (1747-1827), pair de France, et Henri Grégoire (1750-1831), curé de la petite paroisse d'Emberménil en Lorraine ? Qu'ont ils de commun, ces deux personnages dissemblables, avec les Arts et Métiers.

Les arts ou les métiers ou les arts et les métiers ou les arts et métiers ?

Commençons par le commencement. Arts et Métiers. Que signifie cette expression ? D'où vient-elle ? La réponse à ces questions est difficile selon que chacun des termes est pris au singulier ou au pluriel, selon que l'expression est prise dans son ensemble ou selon la période historique considérée. En premier lieu, l'art est un concept totalement abstrait qui n'aurait pas d'existence s'il ne s'incarnait dans les formes prises par les arts. Dans l'antiquité gréco-romaine, on opposait aux arts libéraux - ceux qu'un homme libre pouvait exercer sans déchoir (la grammaire, la rhétorique et toutes activités où n'interviennent ni la main, ni des matériaux quelconques) - les arts mécaniques ou arts manuels réservés aux esclaves. Si au Moyen Âge il ne semble pas y avoir de distinction entre artiste et artisan, à partir de la Renaissance s'opère graduellement un clivage entre le produit de la créativité qui est l'œuvre de l'artiste, et celui de la main qui est l'œuvre de l'artisan. Les notions d'arts et de métiers s'éloignent ; les artistes s'adonnent aux arts, les artisans exercent des métiers. Les uns sont considérés comme un luxe plus ou moins princier, les autre restent une nécessité et se bornent à la production des choses indispensables de la vie. Forte évolution des idées avec Diderot et d'Alembert qui croient au développement de la science et des techniques et cherchent à reconstituer l'antique union de la tête et des mains. Diffusée en 1751, l'Encyclopédie ou Di20020201 arts et metiers abbe gregoire img2Abbé Grégoirectionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers accorde une grande place aux arts mécaniques en les présentant sous le point de vue philosophique de l'efficacité. L'activité de l'homme ne se situe plus dans la dynamique d'une recherche spirituelle, mais d'une recherche de la puissance par un homme qui est son propre dieu.

L'abbé Grégoire et le Conservatoire des Arts et Métiers

Étonnant personnage que cet abbé Henri Grégoire, député aux États-Généraux puis à la Convention, évêque, sénateur, membre de l'Institut, tout à la fois républicain et homme d'église convaincu. Il aura passé sa vie dans un combat constant en faveur de toutes les minorités. Obsédé par le besoin d'améliorer en France l'agriculture et l'industrie, il se bat pour le développement de la science et celui de l'enseignement technique conçus comme instruments de savoirs utiles. C'est à ce titre que celui que l'on a appelé le Carnot de l'instruction Publique propose en 1794 la création du Conservatoire des Arts et Métiers avec pour mission pédagogique de "perfectionner l'industrie nationale, valoriser les arts mécaniques, enseigner à tous et éclairer l'ignorance". Son idée obsédante de "professions utiles" est de créer un dépôt de machines, outils et inventions destinées à être montrés aux artisans/artistes pour stimuler leur curiosité et les conduire à les adopter ou les adapter. Le Conservatoire est effectivement créé par décret le 13 vendémiaire an III (10 octobre 1794) à partir notamment de la collection des machines de Vaucanson et des tours et outils de Louis XVI. Le Conservatoire s'installe en 1798 à Paris dans les bâtiments de l'ancien prieuré Saint-Martin-des-Champs. Le musée du CNAM (Conservatoire National des Arts et Métiers, tel est son nom actuel) s'y trouve toujours et, après une très importante et récente opération de rénovation qui aura duré une dizaine d'années, propose aux amoureux des techniques l'une des plus plus riches collections du monde réparties en sept domaines : instruments scientifiques, matériaux, construction, communication, énergie, mécanique et transports. En 1819 les compétences du Conservatoire sont élargies. Le dépôt des machines exposées pour instruire devient le lieu d'un enseignement technique et industriel supérieur. L'ordonnance royale de Louis XVIII précise : "il [y] sera établi un enseignement public et gratuit pour l'application des sciences aux arts industriels. Cet enseignement se composera de trois cours : un cours de mécanique et un cours de chimie appliquée aux arts, un cours d'économie industrielle...". Depuis lors le Conservatoire n'aura de cesse de se développer : si les cours, dans les premiers temps, se contentaient d'être gratuits et ouverts à tous, ils sont désormais sanctionnés par examens et diplômes, favorisant ainsi la promotion sociale de dizaine de milliers d'élèves chaque année. En 1922, le diplôme d'ingénieur CNAM est créé par décision ministérielle : deux diplômes sont décernés en 1925, 275 en 1969, 1100 en 2000... Par ailleurs, le savoir dispensé par le CNAM se décentralise vers la province avec la création des centres régionaux favorisés par la loi de décentralisation de 1982 : le centre de Lille est créé en 1952, celui de Bordeaux en 1957. Le réseau actuel s'étend à 53 centres.

Le duc de La Rochefoucauld Liancourt et la naissance de l'École des Arts et Métiers

20020201 arts et metiers img3Duc de la Rochefoucauld-Liancourt
Le moment est venu d'évoquer la figure du duc François Alexandre Dominique de La Rochefoucauld. Celui -ci, esprit philanthrope et ouvert aux idées nouvelles, avait une grande passion : contribuer au développement industriel et social de la France, facteur indissociable selon lui de la prospérité nationale. Dans cet esprit, et après plusieurs voyages en Angleterre, il crée dès 1775, sur son domaine, plusieurs fabriques et manufactures (tuileries, briqueterie, filatures) et en 1780 l'école de Liancourt, dans l'Oise, école destinée à former ouvriers et contremaîtres qualifiés. Les élèves sont pour la plupart des orphelins ou des enfants de soldats de son régiment. Cette école constitue le germe de l'enseignement technique en France et c'est le grand mérite du duc de concevoir et mettre en pratique, à l'instar du mouvement du compagnonnage, cette idée-force :  la dualité de l'enseignement théorique et de l'enseignement manuel. Á la suite des bouleversements de la Révolution, le duc émigre et Napoléon fait transférer l'école de Liancourt à Compiègne en 1800 sous le nom de Prytanée Français. En 1803, changement d'appellation : elle prend alors le nom d'école des Arts et Métiers. Sa mission : former des "sous-officiers pour l'industrie". En 1806 l'école est transférée à Châlons-sur-Marne (elle s'y trouve encore et bien vivante...). Dans l'environnement napoléonien, la discipline ne pouvait y être que militaire, uniforme compris, lequel subsiste de nos jours, 200 ans plus tard, bien que les Arts et Métiers n'aient plus aucun lien avec le monde militaire. Le duc rentre en France en 1801 et est nommé Inspecteur Général des Écoles des Arts et Métiers, fonction qu'il exerce jusqu'en 1823 avec beaucoup de sollicitude pour "ses" élèves, lesquels le vénéraient. Depuis ce temps, la personne du duc et le nom de La Rochefoucauld sont considérés par les gadzarts avec le plus profond respect.

La croissance de l'École des Arts et Métiers

20020201 arts et metiers img04La naissance balbutiante en France, dans la première moitié du 19e siècle, d'une activité industrielle allait conduire les autorités du commerce et de l'industrie à développer le dispositif spécifique d'enseignement Arts et Métiers en créant les Écoles d'Angers en 1815 et Aix et Provence en 1843. Il apparaissait en effet, à l'expérience, que les caractéristiques du gadzarts, nom familier donné depuis cette époque au produit sortant de ces écoles, correspondait aux exigences de l'Industrie et des patrons d'alors. Quelles étaient donc ces caractéristiques si appréciées ? Les unes se rapportent aux compétences techniques, les autres au comportement. L'originalité de l'enseignement étant d'associer étroitement les disciplines théoriques et les applications pratiques, le gadzarts se révèle très rapidement utilisable sur le terrain sous forme d'ouvrier qualifié ou de contremaître ou, après quelques années d'expérience - pourquoi pas ? - de chef de fabrication. Par ailleurs, l'origine sociale en général très modeste du gadzarts et les idées philanthropiques de La Rochefoucauld cherchant à promouvoir chez les élèves un enseignement mutuel dans lequel les anciens servent de mentors aux plus jeunes, permettent aux élèves sortant de l'École de se retrouver de plain pied et sans distance sociale avec les ouvriers des fabriques. Il faut dire que le mode de vie collective menée à l'École, dans un cadre disciplinaire particulièrement strict, contribue à ce que soit mis en œuvre par les élèves eux-mêmes tout un arsenal de méthodes - éventuellement de châtiments - pourdévelopper, même chez le plus rétif, un fort esprit de solidarité. Cet arsenal de méthodes - ce sont pour les gadzarts leurs Traditions

 - est apparu, principalement à l'époque de la Restauration (donc dans les Écoles de Châlons et d'Angers), comme l'expression d'un mode de vie, voire de survie, pour des élèves considérés comme de la graine de républicains qu'il ne fallait pas hésiter à châtier si nécessaire. D'où l'apparition d'un langage codé (l'argot gadzarts), de surnoms, d'un habillement identique (la blouse grise) et de quantité d'autres subterfuges destinés à empêcher l'administration de repérer et identifier dans la masse des élèves d'éventuels perturbateurs. La loi du silence, quelle que soit la sanction encourue par l'élève interrogé, est totale. L'innocent ne doit pas désigner le coupable pour se disculper et le coupable ne doit pas se dénoncer pour innocenter un non fautif accusé à tort. Pour mieux assurer cette loi du silence, les élèves constituent leur propre justice et leur propre police (la Bande Noire) dont les expéditions exclusivement nocturnes s'exercent en direction des locaux de l'administration ou, à titre de punition, à l'encontre d'élèves récalcitrants. Dans le même esprit, les élèves entrant en 1ère année sont invités par leurs anciens à suivre attentivement un ensemble de procédures codifiées en vue de développer la connaissance réciproque des uns et des autres et constituer à terme à une promotion soudée. Inutile de préciser que certaines méthodes ne correspondent plus tout à fait aux mentalités actuelles où il n'est plus question d'utiliser de méthodes considérées comme attentatoires à la dignité de la personne humaine. Il faut donc constamment trouver des adaptations...

L'évolution de l'École des Arts et Métiers

Cela étant, la France commence à s'industrialiser massivement à partir de 1850 : mines, sidérurgie, construction métallique, textiles, chemin de fer... Les besoins en personnels techniques s'accroissent. Les gadzarts continuent à satisfaire aux exigences des industriels. Ils ne rechignent pas au travail, ils ont les pieds sur terre, et l'esprit concret. Ils sont à l'aise dans à peu près tous les domaines de l'activité industrielle (leur formation est véritablement polytechnicienne...). Ils vivent, travaillent et dialoguent naturellement avec le monde ouvrier dont la plupart sont issus. On ouvre donc de nouvelles écoles d'Arts et Métiers : Cluny en 1891, Lille en 1900, Paris en 1912, Bordeaux en 1963 et finalement (mais est-ce vraiment fini ?) Metz en 1997. En 1907, de la formation d'ouvriers et de contremaîtres pour l'industrie qu'elles étaient au départ, la vocation des écoles d'Arts et Métiers évolue : elles deviennent écoles d'ingénieurs. En 1963 les différentes écoles constituent l'École Nationale Supérieure d'Arts et Métiers (ENSAM), établissement public placé sous la tutelle du Ministère de l'Éducation Nationale avec une direction générale unique, sept centres d'enseignement et de recherche en province (1ère et 2ème année) et un centre d'enseignement et de recherche à Paris (3ème année). Elle forme par an environ 1000 ingénieurs généralistes dans les domaines du génie mécanique et du génie industriel. L'admission à l'ENSAM se fait principalement sur les concours portant sur les programmes des classes préparatoires PT, PSI, TSI, MP et PC. La petite école de Liancourt d'origine est destinée à former quelques 20 à 25 ouvriers et contremaîtres qualifiés par an s'est donc développée en niveau et en taille de façon considérable. En raison de sa longue histoire parsemée de difficultés et de luttes, l'école des Arts et Métiers a contribué à former une image forte du gadzarts, tant sur les plans compétence technique que mentalité et comportement. Qu'en est-il en 2001 où, en France, plus de 200 écoles forment annuellement quelques 25 000 ingénieurs ? Chiffre à comparer aux 75 000 gadzarts formés entre 1780 et 2001. La féminisation à l'ENSAM date de 1964 et se développe depuis avec constance et modération. L'effectif des jeunes filles dans les promotions actuelles est de l'ordre de 10%. Á ce sujet, l'actualité nous apprend, via un décret du Président de la République du 22 juin 2001, la nomination pour la première fois dans l'histoire des Arts et Métiers d'une femme, Marie Régnier, à la tête de l'ENSAM. Cette femme gadzarts de 45 ans, enseignante, agrégée de mécanique et docteur de l'Université de Paris VI, est originaire du Centre ENSAM de Bordeaux. Elle a été notamment détachée pendant deux ans au centre CEA du Ripault.

Et Polytechnique ? Et l'École Centrale ?

Ces deux écoles créées sensiblement à la même époque (Polytechnique en 1794, l'École Centrale des Arts et Manufactures en 1829) ont été, avec les Arts et Métiers, à la base de l'industrialisation de la France, chacune dans son genre et malgré un grand fossé social avec en bas les Arts et Métiers et au sommet Polytechnique. Placée sous la tutelle du Ministère de la Guerre, Polytechnique recrutait les esprits les plus scientifiques de la bourgeoisie et les formait pour la plus haute fonction publique à travers un enseignement qui évitait soigneusement tout ce qui ressemblait à une formation technique. Une fois admis dans un grand corps de l'État, le polytechnicien n'avait plus de compétition à affronter et pouvait donc avoir un style de vie voisin de de celui d'un rentier éclairé. Centrale, école privée née de l'initiative d'un petit groupe d'industriels et de savants de premier plan, visait à former des ingénieurs de haut niveau en s'adressant avant tout aux enfants de la bourgeoisie industrielle. Centraliens et gadzarts travaillaient dans les mêmes secteurs industriels à la différence toutefois que les centraliens se situaient le plus souvent aux postes de commandement alors que les gadzarts occupaient des postes de production. Si de nos jours les polytechniciens ont toujours la faculté d'évoluer dans les grands corps de l'État, les écarts sociaux entre les trois familles d'ingénieurs se sont sensiblement réduits.

Le réseau des Écoles d'Arts et Métiers de statut privé

Appartiennent à ce réseau, l'ECAM (École Catholique des Arts et Métiers) de Lyon et les ICAM (Institut Catholique des Arts et Métiers) de Lille, Nantes et Toulouse. Á partir de 1860, les Frères des Écoles Chrétiennes - congrégation enseignante - développent dans leurs écoles professionnelles des sections industrielles préparatoires aux Écoles d'Arts et Métiers. En 1900 ils ouvrent à Reims, soutenus par les industriels de la région, l'École Catholique d'Arts et Métiers proposant un programme d'enseignement technique supérieur et scientifique. Le bombardement de Reims en septembre 1914 détruit complètement l'école. Après un temps d'association avec une école similaire belge entre les deux guerres, l'ECAM se replie à Lyon et s'y fixe définitivement en 1946. Elle forme annuellement une centaine d'ingénieurs généralistes.

L'Estampille Arts et Métiers

Le dispositif Arts et Métiers au sens large s'est donc, en 200 ans, considérablement amplifié et diversifié. Il présente, malgré cette diversification, un certain nombre de points communs :20020201 arts et metiers img05 origine liée à l'apparition et au développement des sciences et des techniques, prise de conscience que ce développement contribue radicalement au progrès humain, mise sur pied d'un ensemble de méthodes pédagogiques originales où concourent théorie et pratique, conviction que la technologie fait désormais partie de la culture humaniste, forte contribution des techniciens et ingénieurs estampillés Arts et Métiers au développement de tous les secteurs industriels du pays - nucléaire compris, évidemment - et, pour finir, son important rôle de promotion sociale. Une lacune toutefois : l'absence d'enseignement artistique aux Arts et Métiers...

Arts et Métiers, CEA et Cesta20020201 arts et metiers img05Les gadzarts de la DAM en Visite au Cesta

Pour fixer les idées, au moins quantitativement, il faut savoir que sur une population de 17 000 personnes, dont 7 000 cadres, le CEA compte quelques 230 ingénieurs Arts et Métiers. Le Cesta aura vu passer, depuis sa création en 1965 - outre le signataire de ces lignes - Maurice Guez [Li 28], Jean Hausdorff [Pa 39], Georges Dastugue  [Ai 46], Michel Guillemet  [An 54], Thomas Desabaye  [Ai 36 ], Charles Vieille [Cl 47], Louis Demus [Cl 57], Bernard Buffenoir [Cl 58]. Quelques 15 gadzarts participent actuellement à la bonne marche du CEA/Cesta. L'un d'entre eux, Serge Durand [Bo 71] n'a-t-il pas récemment eu les honneurs de  la presse en raison de sa nomination aux fonctions de directeur du CEA/Cesta ?

Allons, allons, les Arts ne sont pas morts... 

 

 

Remerciements

Je remercie les personnes suivantes qui m'ont fort aimablement communiqué de très utiles et intéressants renseignements : Véronique Troger de CEA/DRH/RS, Céline Rorato et Isabelle Taillebourg du Conservatoire National des Arts et Métiers et du Musée des Arts et Métiers, Blanche Patanchon de l'ENSAM de Bordeaux, Michèle Six de l'Institut Catholique des Arts et Métiers de Lille, Anne-Marie Patard de l'École des Arts et Métiers de Lyon, Dominique Cauvé du Musée de l'Outil et de la Pensée Ouvrière de Troyes, Nathalie Béghin de l'Association Ouvrière des Compagnons du Devoir du Tour de France.

Bibliographie

 - J. D. de La Rochefoucauld Liancourt, Le duc de La Rochefoucauld Liancourt, Perrin (1980)

- Le Livre d'Or du Bicentenaire Gadzarts, Société des Ingénieurs Arts et Métiers (1980)

 - Charles Day, Les É cole des Arts et Métiers, Belin (1991)

 - Jacqueline Martin-Bagnaudez, Les arts, Desclée de Brouwer (2000)