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Nucléaire ou comment désinformer à partir de faits réels

par Gérard Martin

Une présentation tendancieuse touchant les activités liées au nucléaire a sévi sur nos petites lucarnes ces derniers mois. À chaque fois, autour de quelques faits réels, soit sous couvert de fiction, soit de journalisme d'investigation, il s'est créé un amalgame à connotation fortement négative.

Nous avons vu tour à tour une mise en accusation des résidus miniers dont la radioactivité naturelle est pourtant inférieure à celle des minerais d'origine qui affleurent parfois naturellement sur certains terrains. L'utilisation du crépitement émis par un appareil de mesure en présence de ces résidus peut faire croire à leur dangerosité si l'on ne précise pas que ce type d'appareil permet de détecter des quantités infimes de radioactivité.

Nous avons, nous mêmes, eu l'occasion de montrer l'extrême sensibilité de ces appareils qui crépitaient en présence d'une bien modeste montre avec ses aiguilles phosphorescentes, genre de montre que nous étions nombreux à porter dans les années 60.

C'est encore la rediffusion sur Antenne 2 du téléfilm "Vive la bombe" : ce téléfilm dit "de fiction" s'appuie sur un évènement réel : la fuite radioactive lors de l'essai nucléaire Béryl, effectué dans le Hoggar le 1er mai 1962, dans une galerie creusée au sein du massif du Tan Affela. Ce fait réel se trouve noyé dans un faisceau d'invraisemblances et semble surtout destiné à donner une piètre image du sérieux avec lequel se sont effectués les essais nucléaires. Ce mélange du réel et de la fiction est redoutable car le spectateur n'est pas à même de discerner ce qui revient à chacun. L'impression d'ensemble devient alors fortement négative.

Quel est le partage entre les faits réels et la fiction? Nous allons essayer d'en donner un rapide aperçu.

La fuite lors de l'essai Béryl est bien connue ainsi que la présence d'une équipe de neuf soldats non avertis de la fuite et ayant traversé la zone de retombées. Dans le film, cette équipe (réduite à quatre personnes) part la veille de l'essai dans une jeep contaminée ; un contrôleur en effectue la mesure et donne une valeur, invraisemblablement élevée, correspondant à une dose d'irradiation et non un résultat de la contamination du véhicule. En réalité, avant l'essai, les matériels utilisés ne pouvaient pas être contaminés. De toute façon jamais un matériel n'aurait été réutilisé dans de telles conditions sans avoir, le cas échéant, été décontaminé au préalable.

Une parodie de briefing

Avant l'essai, le briefing se résume à une réunion entre quelques militaires et un Sous Directeur de cabinet au Ministère de la Guerre (dont le nom est en réalité à cette époque Ministère des Armées) sans experts spécialisés, en particulier dans le domaine météorologique, alors que les équipes civiles et militaires étaient bien équipées et numériquement très importantes pour en assurer une bonne prévision. Le Sous Directeur demande même, le jour de l'essai, par liaison radio à l'équipe des quatre militaires en poste sur le terrain: "n'y a-t-il pas un moyen pour savoir d'où vient le vent?"

Un briefing avant une opération de cette importance est autrement plus sérieux et solennel et chaque responsable, militaire et civil, doit rendre compte de l'état de préparation du domaine le concernant, y compris les moyens d'intervention prévus en cas d'accident et l'absence de population nomade dans la zone du champ de tir.

Il n'est pas évoqué la présence, au poste de commande de tir, des ministres des Armées, Pierre Messmer, et de la Recherche Scientifique, Gaston Palewski. Le CEA n'est pas non plus mentionné alors qu'une qualité de l'organisation française était le partage des responsabilités entre les organismes civils (le CEA dépendant du Ministère de la Recherche Scientifique pour la conception et la réalisation technique de l'essai) et militaires (responsable de la sécurité des personnes et des biens devant le pouvoir politique). Un partage des rôles parfaitement défini où aucun n'était à lui seul, juge et partie.

L'essai a lieu avec des PLO (Personnel Local des Oasis) livrés à eux mêmes et situés à 4 kilomètres du point de tir; au même endroit se côtoient des militaires en tenue de protection et des travailleurs en tenue normale œuvrant avec une pelle le jour de l'essai. Ceci ne reflète pas la réalité. Les personnels locaux les plus proches ne se trouvaient pas dans l'axe de la retombée, les autres étaient des travailleurs présents dans la Base Vie ou appartenaient aux populations des quatre villages les plus proches. Ces derniers résidaient entre 40 et 100 km du point de tir et dans une zone extérieure à l'axe des retombées. Après vérification de l'absence de nomades dans la zone d'éventuelles retombées, les accès aux pistes chamelières traversant cette zone étaient fermés et contrôlés par des postes militaires.

Quelques détails:

- Les traces rougeâtres sur le ventre d'un des quatre militaires sont présentées comme des atteintes de la radioactivité : si tel avait été le cas on se demande pourquoi les régions du corps non protégées du rayonnement par les vêtements auraient été indemnes.

- Le film présente une retombée de cendres noirâtres comme de petites feuilles: à cette distance il s'agissait essentiellement d'aérosols et de gaz.

- La décontamination du personnel, en groupe, à la lance, n'est pas réaliste, elle s'effectue par un ou plusieurs passages individuels à la douche puis dans pour les contaminations "récalcitrantes" d'une décontamination dite fine par les services médicaux (bains).

- La décontamination des vêtements aux ultrasons : elle s'effectue en réalité dans une machine à laver le linge classique mais réservée au linge dit "chaud". Les ultrasons ont été utilisés pour la décontamination de pièces mécaniques généralement des outils et à ma connaissance mis en œuvre beaucoup plus tard.

- La surveillance à l'hôpital Percy est réelle mais dénaturée.

La séquence concernant la perte de contrôle d'un militaire faisant usage de son arme fait partie de la fiction.

Enfin, la pancarte CSEM (Centre Saharien d'Expérimentations Militaires) présentée dans le film à l'entrée du site porte le nom du champ de tir de Reggan à 500 km du CEMO (Centre d'Expérimentations Militaires des OasisL nom du champ de tir où a eu lieu l'accident.

La manière dont les choses sont présentées laisse croire à une indigence de moyens et un certain amateurisme dans la conduite d'une opération de cette importance qui, de ce fait s'en trouve décrédibilisée.

En réalité, une telle opération a mobilisé une large palette de compétences avec de l'ordre de deux mille personnes, militaires et civils dont des officiers, des ingénieurs, des médecins et des pharmaciens.

Comme l'avait écrit le Général Thiry, commandant des armes spéciales, qui allait devenir le premier Directeur des Centres d'Expérimentions Nucléaires, la sécurité des hommes passe avant la tenue de l'objectif qui est l'acquisition des données scientifiques obtenues par la réalisation de l'essai, un accident grave serait de nature à compromettre l'utilisation future du champ de tir. Non! comme le suggère le téléfilm, la raison d'état ne passait pas avant la sécurité des hommes.

Enfin, il faut remarquer que parmi la quinzaine de personnes ayant reçu les doses les plus élevées : l'équipe des neuf soldats, les deux ministres et quelques civils et militaires, la majorité d'entre eux est encore en vie 47 ans après les faits. Parmi les neuf militaires les plus exposés, huit ont fait l'objet d'un examen de contrôle à l'hôpital Percy il y a environ un an, le neuvième étant décédé accidentellement et les deux ministres se sont éteints l'un à 83 ans, l'autre à 89 ans.

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* Cet article est paru dans le bulletin des retraités de BIII en juin 2009