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Le premier tir nucléaire : Gerboise bleue

 

Allocution prononcée dans le grand amphithéâtre de l'École Polytechnique par le Général Buchalet le samedi 13 février 1960

Dans l'opération bombe "A" qui a eu lieu ce matin, les tâches de la Direction des Applications Militaires du Commissariat à l'Energie Atomique ont été de trois ordres. Cette Direction a dû :

• fabriquer les engins ;

• préparer les essais intéressant le constructeur et diverses mesures scientifiques;

• mettre en œuvre sur le terrain l'engin expérimental et les mesures définies ci-dessus.

La préparation des essais et la mise en œuvre sur le terrain ont posé des problèmes considérables qui ont été dans l'ensemble correctement résolus. Mais c'est la fabrication des engins qui permet le mieux de se rendre compte de l'ampleur de la tâche accomplie.

Fabriquer un engin à fission consiste essentiellement :

à définir la masse critique et la géométrie critique correspondant à la matière fissile employée et à fixer la quantité de cette matière à utiliser ;

à mettre au point un système de rapprochement des masses, permettant de passer dans des conditions de temps bien déterminées, d'un système sous-critique à un système critique et à la géométrie critique définie ci-dessus ;

à injecter à l'instant propice (et d'ailleurs fugitif) une bouffée de neutrons susceptible de déclencher la réaction en chaîne. C'est le problème de l'amorce ;

à maîtriser la métallurgie du plutonium de façon à réaliser avec ce métal l'engin dont on a déterminé le tracé ;

à s'efforcer, enfin, par le calcul, d'avoir une prévision acceptable du rendement.

On voit donc que cette Direction a été amenée :

à opérer de très nombreux et souvent très complexes calculs, ce qui a conduit au développement d'un puissant service de Physique mathématique équipé de machines Bull et I.B.M. les plus récentes et les plus puissantes ;

à mettre au point la métallurgie du plutonium, délicate entre toutes, en raison de la toxicité extraordinaire de ce produit et de son instabilité. Ce qui a conduit à développer des équipes de métallurgistes spécialisés et à leur équiper des laboratoires protégés, d'un type absolument inédit.

Or, quand la Direction des Applications Militaires reçut mission de fabriquer la bombe en mars 1955, elle ne comprenait que trois personnes : le professeur Rocard, Directeur du Laboratoire de Physique de l'École Normale Supérieure, votre serviteur et une secrétaire - et il n'y avait ni plans, ni laboratoires, ni équipements, ni équipes, ni études de base, ni planning - . Il a fallu, au cours des cinq années qui viennent de s'écouler, bâtir en partant de zéro, trois centres d'études et de fabrications et équiper l'annexe saharienne d'expérimentations ; recruter, équiper et mettre au travail près de 1 000 personnes dont 300 ingénieurs - et assurer le secret absolu de l'opération aussi bien pour ne pas gêner nos gouvernements que pour forcer le respect de nos alliés - . Cette demi-clandestinité qui a pesé sur cette Direction jusqu'en 1958, n'a certes pas facilité les problèmes de recrutement mais à sans doute contribué à lui forger cet esprit et cette volonté d'aboutir qui sont à l'origine du succès d'aujourd'hui.

Et c'est parce que je suis convaincu de la valeur du travail en équipe, de la valeur de l'efficacité des hommes rassemblés autour d'une mission, que je vais me permettre de citer maintenant le nom de quelques-uns de mes collaborateurs qui ont porté le poids des principales responsabilités.

Les études théoriques de base, les grandes lignes du planning ont été orientées par M. Billaud, ancien élève de cette École.

Nous devons la perfection de notre système de rapprochement des masses à une équipe d'ingénieurs des Poudres dirigée par l'ingénieur en chef de 1ère classe Barguillet, Directeur du centre d'études de Vaujours. Cette équipe comprend notamment MM. Viard, Berger et Cachin "poudriers" et Thouvenin "normalien".

La Direction des Études et Fabrications d'Armement nous a apporté l'équipe de l'amorce avec l'ingénieur principal Chaudière du centre d'études de Limeil, dirigé par l'ingénieur en chef Bonnet qui a succédé à l'ingénieur général Chanson, victime d'une grave maladie. Les méthodes concernant la métallurgie du plutonium sont l'œuvre d'une équipe de "piston" qui comprend notamment MM. Ferry et Hocheid du centre d'études de B.III dirigé par M. Laurent, venu lui-même de l'I.R.S.I.D.

MM. Mazet et Riché ont eu la charge de la mécanique de l'engin.

M. Salmon et son équipe ont assumé la tâche écrasante des calculs, cependant que M. Jacquesson, également ancien élève de cette École, et ses physiciens nucléaires opéraient les mesures indispensables et mettaient au point le "diagnostic" de l'engin, c'est-à-dire les sondages internes effectués au moment du tir et permettant de se rendre compte de la façon dont se développe le phénomène de l'explosion. Cette équipe a été aidée puissamment dans la réalisation des appareillages par C.F.T.H.

M. de Lacoste Lareymondie, un Saint-Cyrien, chef de l'engin, a assuré avec autorité la tenue du planning de fabrication et la mise en place en haut de la tour. Cependant que M. Kaufmant, un marin, chef du service des Essais, aidé de la C.G.E.A. parvenait à mettre en œuvre les innombrables mesures exigées par les essais.

Et enfin, je me garderais d'oublier le chef d'orchestre de cet ensemble, mon adjoint, l'ingénieur du génie maritime Robert, chef depuis 18 mois du Département des Études et Fabrications qui, après avoir construit la pile EL3 de Saclay, vient à 38 ans, d'ajouter la première explosion atomique française au fleuron de sa couronne d'ingénieur. Telle a été Messieurs, notre mission et tels sont ceux qui ont permis qu'elle s'accomplisse. Je pense qu'il était juste que vous connaissiez leurs noms.