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LISTE DES ARTICLES PUBLIES (les articles sont affichés après la liste)

L’origine du centre de B3

 

par Michel STELLY

Michel Stelly, ancien ingénieur du Service Métallurgie de B3, a retracé l’histoire de la création de B3 à travers les articles parus dans la presse début 1960. Cet article a été publié dans le bulletin de la section DIF n° 142 de janvier 2015.

 

Les articles publiés dans la presse après le tir de Gerboise Bleue du 13 février 1960, insistent beaucoup sur la préparation du site de Reggane et les conditions du tir, mais sont moins prolixes sur les moyens mis en œuvre pour la fabrication de la bombe. On trouve cependant des informations intéressantes dans quelques journaux. Parmi eux un quotidien national très répandu, France Soir du dimanche 14 et lundi 15 février 1960 (8e toute dernière) et un mensuel, Constellation d’avril 1960 avec un article de son directeur, André LABARTHE.

 

Il est intéressant et instructif de relire ces textes 55 ans après leur publication en nous limitant aux travaux de ce Centre appelé laboratoire d’Arpajon ou près d’Arpajon pour Constellation, ou le Grand-Rué ou Bruyères le Châtel pour France-Soir mans que nous nommerons B3 pour conserver une dénomination familière. Ce qui est frappant est de voir comment ces articles mélangent informations et sensationnel, réel et imaginaire, sans oublier une pointe d’humour qui ramène à la réalité terre-à-terre des lecteurs dont l’esprit aura certainement été enflammé par des descriptions des mystères dévoilés. Un doute cependant : les journalistes n’ayant pas visité B3, on peut se demander comment ils ont obtenu certaines informations. Peut-être en visionnant un film réalisé par le Service Cinématographique des Armées ? Passons sur le récit des conditions d’achat de la propriété dite de Grand-Rué par le professeur Yves ROCARD sous couvert de la société RADIO-MANA. Notre collègue Christian SORET a récemment montré à l’aide des contrats que c’était la société La Vigie qui avait été utilisée pour cet achat ; RADIO-MANA l’a été pour des achats de matériel et l’embauche de certaines personnes.

 

En page 5, France-Soir frappe fort avec ce titre accrocheur :

 

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Titre de France-Soir

 

Constellation est plus sobre dans le titre "L’originalité de la bombe A française", mais après une description du tir, lance l’enquête sur cette bombe fabriquée par "on ne sait qui" et qui est sortie à la dernière minute de la soute d’un avion venu "d’on ne sait d’où" et révèle "la construction d’un laboratoire plus mystérieux encore dans la région parisienne, près d’Arpajon". Et le journaliste d’insister : "même le physicien DEBIESSE", directeur de Saclay, ne connut l’existence d’Arpajon que fortuitement, voilà quelques mois". On peut fortement douter de l’ignorance du directeur de Saclay, Centre qui comme Fontenay, a joué un certain rôle ne serait-ce que dans la formation de certains spécialistes de B3. Quant à la connaissance de l’existence du Centre de B3 ce n’était plus un secret depuis des mois (sinon des années) pour le voisinage (La Marseillaise de Seine-et-Oise du 31 juillet 1958 parle de RADIO-MANA), les entreprises de bâtiment, les fournisseurs et bien sûr les hommes politiques. La visite du Général de Gaulle du 27 novembre 1959 en est une preuve éclatante. Mais une part de mystère est toujours bonne à introduire dans un article de journal. France-Soir n’est pas dupe et écrit clairement que quelques mois après l’achat du domaine en 1955, "le secret de ce qui se préparait à Bruyères n’était plus un secret".

 

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B3 c’est où et c’est quoi ?

 

France-soir est très précis sur la localisation du Centre

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Localisation

 

Il va même beaucoup plus loin en illustrant par une vue aérienne dessinée (ci-après), l’implantation des bâtiments alors construits dans le Centre.

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Les bâtiments

 

La localisation, le nombre réel et l’aspect des bâtiments sont loin d’être parfaitement respectés mais on ne peut qu’admirer le travail d’enquête qui a conduit à cette image. Le village de Bruyères avec le château de Morionville sont situés en haut à gauche. La route vers Ollainville occupe la partie basse de la vue. Un double réseau de barbelés est censé entourer le Centre mais la réalité est plus complexe car il fallait protéger diverses zones en fonction des travaux de construction. L’entrée n’est pas celle utilisée depuis 1959 mais une entrée de chantier. En bas à droite, on distingue le pavillon du garde et le bâtiment construit pour loger certains membres du personnel. L’ensemble des «  Ateliers Labratoires » recouvre différents bâtiments : A, B, C, FUG, R, MG… Les ateliers reconnaissables à leur toiture en dent de scie sont le bâtiment FM. Le blockhaus à demi enterré est bien sûr le bâtiment D et le laboratoire et les bâtiments en construction représentent certainement le G, l’Administratif, le E… Le château en flûte de champagne est mentionné. La cantine ronde n’est pas indiquée. Enfin, au milieu se dresse le château avec les logements des ingénieurs. Cela sonnait bien de dire que les ingénieurs étaient logés au château mais ils devaient être peu nombreux ou bien serrés pour le peu de chambres ! Chambres surtout destinées aux personnes d’astreinte.

Constellation se content d’illustrer son article par une photo des bâtiments A et B.

 

Mais que fait-on à B3 ?

 

Cette fois-ci, Constellation est prolixe. Après avoir décrit le travail des physiciens, mathématiciens, de l’équipe travaillant sur "le rapprochement des masses", de celle œuvrant sur les moyens de lancer "une  puissante bouffée de neutrons", il en arrive à "l’heure où il fallait associer le plutonium aux équations. Ce fut une œuvre maîtresse du laboratoire d’Arpajon". "Pas de polytechniciens dans cette quatrième équipe. Cette fois, l’École Centrale et les Arts et Métiers triomphèrent. Un certain M. LAURENT et ses aides FERRY et HOCHEID en furent les animateurs". Pour ce qui est des l’absence des polytechniciens, Georges TIROLE (X31), adjoint de Pierre LAURENT, n’a certainement pas apprécié cette phrase s’il l’a lue.

 

Le journaliste se lance ensuite dans des descriptions techniques du travail en labo chaud tout en utilisant un vocabulaire particulier pour pimenter ses dires. Jugeons-en :

 

"Toutes les opérations ont dû être effectuées dans des "boîtes à gants", sorte de caissons où pénètrent les mains de l’expérimentateur, gantées de caoutchouc, en traversant une paroi vitrée, afin d’y conduire des expériences ultra-dangereuses de physique et de chimie du feu. Une légère dépression règne dans cet espace pour qu’aucune poussière mortelle du caisson ne sorte dans la pièce et de la pièce vers l’extérieur. L’ensemble du laboratoire est ainsi en dépression par rapport à l’air atmosphérique. Le moindre incident, court-circuit, aurait pu entraîner une catastrophe. Enterré afin d’être à l’abri de toute action extérieure, le laboratoire d’Arpajon n’avait plus qu’à attendre ses hommes".

 

Le lecteur ne peut qu’être angoissé par les dangers potentiels : "expériences ultra-dangereuses de physique du feu", "poussière mortelle", "entraîner une catastrophe", "enterré". Les ficelles les plus grossières des sensationnalismes sont abondamment utilisées.

 

Et cela se poursuit avec la présentation du couple "savant manipulateur, ange gardien".

 

"Travaillant derrière les parois imperméables, par télécommandes, les métallurgistes atomistes décomposèrent en une série de gestes élémentaires toutes les opérations fondamentales de leur métier : la fusion, la préparation de l’alliage stabilisateur du plutonium. Pour assurer la sécurité, chaque savant qui manipulait avait derrière lui un autre technicien, son ange gardien, qui observait ses moindres gestes, pensant à chaque seconde pour lui. "Attention ! Méfie-toi ! Tu fais une imprudence ! Tu vas couper le contact ! Attention !" Le savant manipulateur concentrait tout son esprit pour le succès de l’expérience. Le technicien ange gardien pensait à la fois science et sauvegarde. Ainsi, par groupes d’amis jonglant chaque jour avec la mort, agitant leurs mains comme des marionnettes derrière des parois vitrées, téléguidant des réactions brutales derrière des miroirs, lisant des cadrans par télévision, travaillant le plus vicieux des métaux avec des mains de prothèse, la quatrième équipe réalisa en un temps record, quinze jours, la première coulée de plutonium qui ait été faite en France."

 

Les dangers sont présents à tout moment : "Tu fais une imprudence ! Tu vas couper le contact ! Attention !" Le savant manipulateur concentrait tout son esprit pour le succès de l’expérience. "Jonglant avec la mort", "réactions brutales", "le plus vicieux des métaux".

 

Heureusement, il y avait "l’ange gardien" avec qui le technicien faisait "un couple d’amis" et aussi les "parois vitrées imperméables", "les télécommandes", "les cadrans de télévision", "les mains de prothèse".

 

Enfin, on aboutit au résultat tant attendu : "la quatrième équipe réalisa en un temps record, quinze jours, la première coulée de plutonium qui ait été réalisée en France".

 

On peut relever une certaine naïveté (assumée ou pas ?) du journaliste sur au moins deux pointes :

 

- les manipulations effectuées par des "savants". Heureusement qu’en réalité, ce sont des ingénieurs et des techniciens bien formés qui manipulaient ainsi qu’en fait foi une photo publiée dans la revue légendée "Devant une boîte à gants, un physicien manipule du plutonium à l’aide de la microsonde électronique" où l’on voit Jean DESPRÉS analysant un échantillon (de plutonium ?) à l’aide d’une microsonde de Castaing.

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Image 4 Jean Després

 

- la présence en continu d’un agent du SPR derrière chaque manipulateur. La phase d’analyse préalable des gestes à réaliser pour effectuer une opération n’est pas mentionnée, phase qui n’oblige pas le SPR à être constamment présent.

 

Un point qui pose question dans l’article de France-Soir du 18 février 1960 (sous la signature d’Albert DUCROCQ) est le suivant : "Une expérience de rapprochement aurait été réalisée à Bruyères-le-Châtel pour déterminer la masse critique". France-Soir est plus précis : "Il y a un montage de petite bombe "nue" dont on étudie le comportement à travers d’épaisses parois de béton pour "tâter" le déroulement de la réaction en chaîne explosive" et les travaux de "recherches sur la masse critique de l’uranium et du plutonium" se font dans le blockhaus. Or la première expérience de ce type a eu lieu le 8 mars 1961 sur la machine Rachel. Elle était bien sûr préparée bien avant, dès 1959 au moins. Comment une telle information a-t-elle pu être mal comprise par plusieurs journalistes ?

 

La sécurité de B3

 

C’est France-Soir du 16 février qui poursuit sur "L’histoire secrète de la bombe "A" française" et nous informe des "extraordinaires mesures de sécurité prises pour empêcher les espions de s’introduire tant à Bruyères-le-Châtel qu’à Vaujours, ou de découvrir, par recoupements industriels, la vérité sur l’engin qui allait bientôt exploser au Sahara".

La première exigence est de s’assurer de la fiabilité du personnel et des entreprises amenées à travailler sur le Centre : "enquêtes approfondies", application de règles de sécurité : "accès à certains bureaux ou ateliers interdit, sauf aux employés désignés", gardes de jour et de nuit…

 

Les procédés les plus modernes sont utilisés pour assurer la protection de l’enclos. Retenons quelques-unes : "Entre une double clôture de treillage court un réseau électrifié ; le courant est trop faible pour électrocuter le curieux qui se risquerait dans cet espace, mais le réseau est installé de telle sorte que l’homme entre forcément en contact avec lui. Dans le poste central de garde s’allume alors un voyant lumineux indiquant l’endroit précis du contact, et permettant au service de garde, qui circule en jeep, d’aller cueillir le visiteur indésirable". Bien sûr il y a des moyens techniques : "des caméras de télévision équipées de téléobjectifs, rayons infrarouges, cartes individuelles perforées, cellules photo-électriques, patrouilles assurées par des jeeps munies de caméras et d’appareils à ondes courtes, chiens policiers".

 

Revenons au titre de France-Soir des 14 et 15 février : qui sont ces "détectives atomiques" dont se délecte le journaliste ? Ce sont bien sûr les premiers gardiens du Centre que l’on avait habillés en garde-chasse pour essayer de garder le secret sur les objectifs des travaux (surtout immobiliers) des premiers temps. France-Soir est très bien documenté et va révéler un secret important sur le rôle de certaines ouvrières dans le succès de la bombe. Nul doute que les lecteurs ont apprécié de partager ces informations. Voici comment elles sont présentées :

 

"Les petites cousette en chambre, qui mettaient la dernière main, en décembre 1954, à un lot de culottes de chasse en velours côtelé pour le compte d’une maison de confection de la rue Dauphine, ne se doutaient probablement pas qu’elles travaillaient pour la bombe atomique.

 

Et pourtant, si étrange que cela paraisse, cette modeste besogne préliminaire s’inscrivait dans l’ensemble des travaux qui, le matin du 13 février 1960, allaient trouver leur épilogue dans une phrase de quelques mots : "La bombe A française a explosé au Sahara".

 

Il faut attendre la fin de l’article pour comprendre l’explication de ce mystère :

 

"Des gardes-chasse, costume de velours côtelé – fabriqué par les petites cousettes en chambre – casquette bleue, fusil à la bretelle, battaient les buissons dans la propriété, débusquant lièvres et perdrix. C’était en vérité, les gardiens du Commissariat à l’Énergie Atomique qui déjà surveillaient les alentours et l’accès du terrain à tout gibier indésirable".

 

Pour être plus complet le journaliste aurait pu souligner le rôle des épouses de gardiens qui se sont données beaucoup de mal pour ôter le sigle CEA brodé sur les casquettes ! Il faut reconnaître les mérites de chacune.

 

Et encore de l’humour

 

Si France-Soir a choisi l’histoire des gardes-chasse pour apporter une pincée d’humour, Constellation a retenu d’une entrevue de son journaliste avec le général BUCHALET (le premier DAM) la réponse à sa question : "Avez-vous commis des erreurs graves ?". Le général  aurait répondu : "Oui, au moins une. Quand on a mis le chauffage central du laboratoire d’Arpajon, on avait tout prévu, sauf la cheminée ! Mes collaborateurs sont excusables : les atomes ne brûlent jamais".