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La Naissance du CESTA

par André JUNCA

 

André Junca, représentant du CEA à Bordeaux du 20 février 1964 à juillet 1965, directeur adjoint du Cesta de juillet 1965 à décembre 1972, directeur par intérim du Cesta en 1973, directeur du CEN Cadarache de janvier 1974 à décembre 1982, a accepté de rédiger cet historique de la naissance du Cesta à la demande d'Hubert Dick, qui l'a assisté dans ses travaux de prospection dès 1964 et qui a travaillé au Cesta jusqu'en 1974. Qu'ils soient remerciés d'avoir contribué à la réalisation de ce témoignage qui nous a semblé capital. André Junca qui est aujourd'hui âgé de 92 ans a gardé des liens avec notre section.

 

Il faut également mentionner les noms des deux premiers ingénieurs arrivés à Bordeaux :

 

- Hervé Ferraro qui, avec l'aide de deux conducteurs de travaux fournis par ARTEC, a suivi et contrôlé toutes les entreprises travaillant sur le site ;

 

- Julien Serval (qui fait partie des retraités du Cesta) qui a, le premier, rejoint nos bureaux de Bordeaux, ouverts rue Raze, autour du 1er mai 1964.

Tous les deux ont pris une part importante dans l'œuvre à accomplir.

 

Rappels sur l'organisation du CEA en 1963

 

Le CEA civil

 

Il existait au CEA "civil" une puissante Direction Industrielle (Directeur : Taranger) composée :

 

- d'un DCP (Département de construction des Piles, Chef de département : Pascal) qui, à l'époque, avait construit presque tous les réacteurs français ;

 

- d'un DCU (Département de construction des usines, Chef de département : Robert Galley) qui avait réalisé l'usine de retraitement des combustibles irradiés de Marcoule et construisait les usines de La Hague. En 1958, Robert Galley avait quitté ce poste pour prendre la direction du DUSI (Département de l'Usine de séparation isotopique de Pierrelatte directement rattaché à l'Administrateur Général. Je ne me souviens pas du nom de son remplaçant à la tête du DCU) ;

 

- du SCS (Service des Constructions Spéciales, directement rattaché au Directeur Industriel, Chef du service : Yves Duvaux). Le SCS était responsable de la construction des INB (Installations nucléaires de Base) qui n'étaient ni des usines ni des réacteurs c'est-à-dire les labos chauds. Il avait réalisé, entre autres, à Saclay, le LECI, la cellule de défournement du réacteur EL3, le labo de fabrication des radioéléments artificiels, à Grenoble, la cellule de défournement du réacteur Mélusine et les cellules d'examen d'éléments à très haute activité, à Fontenay, la cellule de défournement du réacteur, à Cadarache, l'ATPu (labo de fabrication des éléments combustibles au plutoium des surgénérateurs) , le LECA, l'ADAC, l'atelier sur l'uranium enrichi et quelques autres installations de moindre importance comme le bâtiment de décontamination et le hall HECEMSAC. Il a travaillé aussi pour la Direction des applications militaires (le labo de chimie et les trois cellules de très haute activité des Essais à B3, le laboratoire de fabrication des cœurs d'engin, le labo "Tritium", la décontamination, etc. à Valduc. Je m'occupais de toute l'activité "Constructions " au SCS.

NB : Le SCS travaillait sans Architecte Industriel, avec ses propres ingénieurs et son propre bureau de dessinateurs. Le SCS était aussi responsable des transports des éléments radioactifs et de la création des règlements qui concernait cette action  nouvelle. Capet était le responsable de cette activité.

 

La Direction des Applications Militaires ( DAM)

 

La DAM, (Directeur : Robert) était composée des Centres de Limeil, Vaujours, Le Ripault et Bruyères le Chatel (B3). À partir de 1960 un centre annexe de B3 a commencé à naître à Valduc. B3 et Valduc dépendaient d'un Directeur unique (Laurent) avec deux adjoints " Chefs de Centre ", Tirole à B3 et Lahilhanne à Valduc.

 

Cette configuration était tout à fait adaptée à la recherche sur les armes et à la confection d'engins expérimentaux tirés au Sahara. Ces engins expérimentaux étaient réalisés sur la dalle de tir même par la juxtaposition d'éléments venus de France sans aucun dispositif de sûreté nucléaire. Il manquait donc à la DAM les moyens de transformer ces objets de laboratoire en "engins opérationnels" c'est à dire :

 

- qu'ils constituent  une ogive d'un volume déterminé pour un poids inférieur à un maximum donné ;

 

- que ces engins soient dotés d'une sécurité nucléaire garantissant de façon absolue qu'aucune explosion nucléaire indésirable ne pouvait advenir ;

 

- qu'ils puissent résister aux vibrations et à la décélération (plusieurs dizaines de g) liés à la rentrée de l'ogive dans l'atmosphère lors du tir ;

 

- qu'on puisse les stocker sans inconvénient par 40 ou 50 degrés de chaleur ou, au contraire, par des températures polaires négatives (- 40° C) ;

 

- que la bombe nucléaire transportée par un Mirage 4 (c'était le premier engin opérationnel chronologiquement créé à l'époque) puisse accidentellement s'écraser au sol sans qu'aucune explosion autre que chimique n'ait lieu ;

 

- qu'un camion transportant une ogive puisse accidentellement rouler dans un ravin et prendre feu sans risque d'explosion nucléaire.

 

La création du Cesta

 

C'est donc en 1963 que la décision fut prise, à la DAM de se doter d'un nouveau Centre. En même temps, l'organisation hiérarchique de cette Direction fut profondément modifiée à compter du 1er janvier 1964 :

 

- sous l'autorité du Directeur des Applications Militaires, trois "Sous-Directions" chacune dirigée par un "Directeur Délégué" furent créées, la Sous-Direction "Recherches" (Dir. Délégué : Perrinaud), la Sous-Direction des Fabrications (Dir. Délégué : Tirole), la Sous-Direction des essais (Dir. Délégué : Viard) ;

 

- le nouveau centre était évidemment inclus dans la Sous-Direction Fabrications et Tirole qui avait apprécié, en son temps, les services du SCS à B3 et Valduc prit Y. Duvaux (chef du SCS) comme adjoint et m'embaucha, à compter du 1er janvier 1964, pour aller à Bordeaux m'occuper de la réalisation. Il faut dire qu'à l'époque la mission du SCS touchait à sa fin, tous les centres français étant désormais équipés de leurs labos chauds. Le SCS fut supprimé et transformé en "Section de Constructions et d'Études Spéciales" (Responsable Wursthorn), directement rattaché à Tirole et son adjoint Duvaux.

Tirole avait donc créé auprès de lui un organisme constructeur parfaitement opérationnel et muni d'une structure hiérarchique rodée qui avait fait ses preuves et sur lequel je pouvais parfaitement m'appuyer.

 

L'architecte du nouveau centre. Duvaux et moi, d'un commun accord, avons d'abord proposé de confier la mission d'Architecture à la SETAP (architecte de Cadarache). Nous n'avons pas pu bénéficier des services de cette Société parce que l'habilitation au secret lui fut refusée (pour des raisons pas du tout contraires à l'honneur mais parce qu'un de leurs administrateurs était étranger). L'armée, en 1961, parce que nous travaillions pour la DAM, avait détaché chez nous pour nous aider un stagiaire militaire, un jeune Centralien qui avait obtenu le diplôme d'Architecte après sa sortie de l'école : Jean-Fernand Martin. Il avait fort bien travaillé avec moi et, son service militaire terminé, comme il avait préféré rester architecte plutôt qu'entrer au CEA comme nous le lui avions proposé, nous l'avions fait embaucher par la SETAP. Il était, bien sûr, habilité au secret et souhaitait créer son agence d'architecture. C'est ainsi que sous le nom d'ARTEC, il est devenu l'architecte du Cesta et, outre son réel talent, il avait un passé qui lui permettait de se fondre dans l'équipe des constructeurs.

 

Pourquoi le nouveau centre était-il souhaité à Bordeaux ?

 

Pour deux raisons :

 

  1. 1. parce qu'à l'époque les fusées françaises étaient entièrement fabriquées par la société SEREB à Saint-Médard-en-Jalles dans la banlieue de Bordeaux. Pour la petite histoire, son patron Christofini avait la réputation (méritée) d'être un gestionnaire d'entreprise de classe et André Giraud, quand il fut nommé Administrateur Général du CEA, lui demanda un rapport sur la future gestion du CEA qui a été "in fine" à la base de l'organisation du CEA sous Giraud ;
  2. 2. parce que les fusées étaient tirées, pour essai, au-dessus de l'Atlantique au Centre d'essais de l'armée à Biscarosse.

Le nouveau centre, responsable de la fabrication de l'ogive était obligé d'entretenir un contact étroit avec la SEREB, responsable de la fusée, ces deux appareils ayant une interface commune. Tous les composants de l'ogive étant classés "Secret Défense" les transports entre la SEREB et le CEA étaient soumis à un cérémonial lourd et compliqué et une proximité géographique était souhaitable sinon nécessaire.

Il en était de même pour le Centre d'Essais des Landes. Quand le Cesta a commencé à fonctionner, un de ses services était basé aux Açores pour suivre grâce à une télémesure rapide originale, conçue chez nous, l'explosion de l'ogive qui était systématiquement essayée en même temps que la fusée (avec, bien sûr, un cœur réalisé en un métal fantôme du Plutonium).

 

L'implantation du Cesta

 

Une recherche du site d'implantation du Cesta relativement sommaire fut réalisée en 1963 à partir de dossiers existants, établis par le BRGM en 1958 pour la recherche du site de Cadarache. Je n'ai plus en mémoire le détail de ces dossiers. Il y avait un site possible au bord du lac d'Hourtin, un autre près d'Arcachon, un troisième à une vingtaine de km à l'est du Cesta à l'emplacement d'une centrale thermique à lignite extrait sur le site même et alors fermée et abandonnée.

 

En fait le "Deus ex Machina" de l'affaire s'avéra être Raymond Brun, Président du Conseil général de la Gironde, Maire de Salles, chef-lieu de canton sur lequel se trouve le Cesta. Il faut bien préciser (et cela me paraît historiquement important) qu'à cette époque-là personne ne craignait le nucléaire et que tous les maires de la Gironde étaient prêts à tout pour que le CEA apporte chez eux les emplois dont ils rêvaient tous. C'est Raymond Brun qui proposa fin 63 l'implantation finalement choisie (dans le canton de Salles dont il était le maire). Tirole a accueilli cette proposition avec beaucoup de méfiance, les Landes ayant la réputation d'être constituées de terrains marécageux peu propices à la construction d'ouvrages importants. Il m'envoya en mission sur le site début décembre 1963 (avant même ma mutation à la DAM qui n'intervint qu'au 1er janvier 1964) pour voir de quoi il s'agissait. J'ai eu la chance de trouver à l'angle nord-ouest du chemin des Gargails et de la route Marcheprime - Le Barp  une carrière de Saint-Gobain qui extrayait, à ciel ouvert, du sable blanc pour fabriquer des bouteilles. Cette carrière permettait de voir une tranche de terrain naturel d'une quinzaine de mètres de profondeur, parfaitement sèche, et de constater qu'à cet endroit-là la couche d'alios imperméable qui, dans les Landes, "suspend" la nappe phréatique de surface était à moins de quinze mètres de profondeur. Ceci, joint au fait que le ruisseau qui traverse le Centre le draine parfaitement, me conduisit à faire à Tirole un rapport très favorable à la proposition de Raymond Brun et le site a été adopté.

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Raymond BRUN (1915-2006) - Sénateur-maire de SALLES

 

Quelques détails sur la construction du Cesta

 

Je suis arrivé à Bordeaux le 1er janvier 1964 et je m'y suis installé pour y travailler, ma secrétaire étant à Paris, au siège. Il fallait prendre contact avec les autorités régionales : le préfet de région était Gabriel Delauney (un homme d'une immense qualité), un Préfet chargé des affaires économiques de la région, un Préfet chargé, à la région, de la sécurité (police), et du Directeur de la DFCI (défense des forêts contre l'incendie) qui était un personnage important et compétent dans un pays ravagé par l'énorme incendie de 1949.

 

Il fallait préparer la première voierie, le débroussaillement et les pare-feu nécessaires (les premiers habitants du site étant la FLS chargée de la surveillance et, surtout, de la protection contre l'incendie), d'approvisionner le site en électricité (63 kilovolts), en eau (forage, château d'eau, réseau d'eau potable) et réseau d'eau surchauffée avec la chaufferie (à fuel), les télécommunications, etc.

 

Tous ces travaux pouvaient débuter dès la promulgation de la DUP (déclaration d'utilité publique) à l'exclusion des travaux dits "définitifs" (le béton) qui ne pouvaient commencer qu'après la vente des terrains (ou l'accord des propriétaires). Le 20 février 1964 nous étions prêts pour la demande de DUP et une grande réunion fut organisée à la Préfecture, présidée par le Préfet qui regroupait tous les services préfectoraux concernés (DFCI, Mines, Ponts et Chaussées, Télécommunications, "Service des établissements classés", etc.).  Yves Duvaux était venu de Paris pour ça et m'a présenté officiellement comme représentant du CEA en Gironde.

 

Tout était prêt pour la DUP quand, à ce moment-là, Pierre Messmer, alors ministre des armées, décida de nous imposer d'installer le nouveau centre à Chatellerault, dans une poudrerie abandonnée. Il fallut près de deux mois d'efforts, aidés par Chaban-Delmas, pour lui faire comprendre son erreur, deux mois de perdus, la DUP n'étant promulguée qu'en avril !

 

Il y avait pourtant un problème crucial de délais car il s'est avéré alors que la construction du Cesta était le maillon critique du planning PERT de la réalisation de la Force Nationale de Dissuasion. Il fallait que le Centre fût opérationnel le 31 décembre 1965, y compris la centrifugeuse Latécoère (2 tonnes à 100 g, au bout d'un bras de 25 mètres) aménagée dans un local pouvant confiner l'explosion accidentelle d'un implosoir. Un pot vibrant pouvait être installé en bout de l'engin pour combiner l'étude de l'effet de la vibration et de la décélération sur une ogive. Pendant toute la période de construction Tirole était convoqué tous les mois à l'Élysée pour rendre compte de l'avancement des travaux.

 

Finalement la SOVAKLE (doublure immobilière du CEA), chargée de l'achat des terrains, réussit, avec l'aide de Raymond Brun, à organiser une association des propriétaires vendeurs qui simplifia grandement les négociations.

 

Cette association donna son accord à la vente le 20 septembre 1964. Tirole m'avait condamné à ne pas couler de béton avant cet accord mais j'avoue avoir triché, la première pelletée de béton ayant été mise en œuvre (pour le pivot de la centrifugeuse) le 13 août 1964.

La première Direction du Centre a été nommée et s'installa sur le Centre dans un baraquement provisoire en juillet 1965 (le bâtiment administratif, n'était pas prioritaire, a été construit en 1966). Le Centre et tous les services "support" étaient opérationnels le 13 septembre 1965, date de l'ouverture de la cantine.

 

La centrifugeuse était prête à fonctionner le 31 décembre 1965. Le pari était gagné !

 

Ce que risquaient les responsables de cette affaire en cas de retard sur un planning aussi féroce était largement aussi exaltant que dangereux, et, pour moi, il reste que 1964 et 1965 ont été les deux plus merveilleuses années de ma carrière.

 

Avril 2018