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La longue gestation de la Direction des Applications Militaires du CEA

 

par Bernard MILTENBERGER

 

Cette année la DAM célèbre ses 60 ans d’existence. Mais nous savons que les choses ont commencé bien avant, et qu’au départ notre appartenance au CEA n’était pas garantie. À partir d’éléments glanés ça et là, notamment dans les souvenirs de Pierre Billaud, je tente de vous résumer cette longue gestation. Certains d’entre vous ont peut-être connu cette époque, ils corrigeront mes simplifications ou mes inexactitudes. Qu’ils ne m’en veuillent pas, en 1958 je n’avais que 16 ans et n’imaginais pas faire partie un jour de l’aventure…

 

Tout commence en fait par la création du CEA et notamment ses textes fondateurs.

 

Dès 1945, au sortir de la deuxième guerre, marquée par la première utilisation opérationnelle  effective d’une arme nucléaire, le Général de Gaulle est très vite convaincu de la nécessité d’un organisme national consacré à cette nouvelle forme d’énergie. Ainsi, le 18 octobre 1945, le chef du gouvernement signe l’ordonnance de création d’un Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA), à qui il confie la mission « d’organiser les recherches scientifiques et techniques en vue de l’utilisation de l’énergie atomique dans divers domaines de la science, de l’industrie et de la défense nationale ».

On note que dans sa clairvoyance le Général avait déjà placé les applications militaires au sein du nouveau CEA. Mais il faudra attendre son retour aux affaires, treize années plus tard, pour voir ces applications militaires confortées dans le giron du CEA, après de multiples tergiversations, des décisions provisoires, des organisations peu ou pas contrôlées et plus ou moins secrètes, et des luttes d’influence permanentes dans le contexte politique confus de la 4ème République finissante.

 

Entre 1946 et 1952 la mise en route des programmes du CEA est lente.

 

C’est Félix Gaillard (1919-1970) qui va donner le véritable coup d’envoi, lors de la discussion budgétaire de juin 1952, en doublant les crédits alloués au CEA et en faisant voter une loi programme demandant au CEA : «  d’abandonner la phase laboratoire et de passer à l’échelle industrielle en vue de donner à la France une quantité suffisante de cette matière première de l'énergie nucléaire qu'est le plutonium ».

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Félix Gaillard accueille le Général de Gaulle

 

Tout comme de nos jours, lancer une fabrication nationale de plutonium a conduit inévitablement au débat sur la qualité de ce plutonium et sur les assurances apportées à une utilisation exclusivement civile. Le gouvernement de l’époque ne coupa pas au débat, tant national qu’international, mais tint bon et l’emploi militaire de cette production, en toute logique, ne fut pas écarté.

 

C’est là que les Armées se virent l’occasion d’exprimer leur ambition de doter le pays d’une capacité « atomique » défensive. Le 6 septembre 1952, le Général Bergeron, président du "Comité d'Action Scientifique de Défense Nationale" obtenait de son ministre (René Pleven) la charge d'une étude pour déterminer les recherches à effectuer, les besoins en personnels et en matériels à satisfaire, et l'effort financier à consentir, pour mettre en place un armement nucléaire.

 

Plusieurs Directions Techniques de la Défense avaient d’ailleurs déjà mis en place des équipes d’atomiciens dans cet objectif :

 

  • Le Service Technique des Constructions et Armes Navales (STCAN) réfléchissait à un réacteur embarqué pour les sous marins
  • La Direction des Études et Fabrications d’Armement (DEFA) s’était dotée d’une Section Atomique, et ambitionnait la maitrise d’œuvre des programmes nucléaires militaires ;
  • La Direction des Poudres (DP) avait constitué un Groupe de Travail chargé de l’étude des applications militaires de l’énergie atomique et s’intéressait aux « implosions nucléaires » et à la métallurgie du plutonium.

Le Général Bergeron, en outre, indiquait sans ambigüité que les applications militaires de l'énergie atomique devaient être poursuivies par la seule Défense Nationale, avec ses crédits et sous sa responsabilité, déclarant : « qu’il était inadmissible que le CEA puisse venir débaucher des ingénieurs militaires » sachant qu’il était patent que : « une bonne partie du CEA était hostile à toute application militaire de l’atome ».

La polémique durera plusieurs années, au gré des gouvernements et des Présidents du Conseil successifs, pour finalement être tranchée (sous la présidence d’Edgard Faure) par un Protocole, signé en mai 1955, entre le Ministre de la Défense (le Général Kœnig) et le Secrétaire d’État chargé du CEA (Gaston Palewski). Ce protocole donnait, sans équivoques, au CEA la maitrise d’œuvre en matière d’armement atomique, et se devait de mettre fin aux discussions et aux luttes de pouvoir.

 

 Pendant ces années de discussions, les différents services de la Défense n’étaient pas restés inactifs, et avaient su gérer opportunément les moyens financiers du Ministère de la Défense. Des avancées techniques importantes avaient été réalisées ça et là par différents organismes. Il devenait désormais urgent de synthétiser et coordonner ces actions. C’est ainsi que fut crée, au sein du CEA, par une décision secrète en décembre 1954, un mystérieux Bureau, dénommé BEG (Bureau d’Études Générales), et confié au Colonel Buchalet, chargé « d’étudier et développer le programme bombe ».

 

Très rapidement les choses s’organisèrent. Le BEG va s’étoffer, et s’étendre sur différents sites de la défense existants et de nouveaux sites plus ou moins  secrets.

 

Ainsi, dans le cadre d’un accord entre la Défense et le CEA (à l’initiative de la Défense), et dès le mois de juin 1955,  le Laboratoire Central des Poudres installera au Fort de Vaujours un Centre d'Études pour « y effectuer toutes études sur les poudres et explosifs utiles à la réalisation d'armes nucléaires ». On y verra arriver quelques unes des grandes figures de la future DAM (Direction des Applications Militaires) telles que  l'Ingénieur en Chef Barguillet et les Ingénieurs Principaux Cachin, Viard et Berger, ingénieurs militaires alors en service au laboratoire des Poudres de Sevran.

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Entrée du Fort de Vaujours

 

En secret, est acheté en juillet 1955 le Domaine de Rué où s’implantera le futur Centre de B3, initialement défini comme une annexe du Centre du Bouchet (d’où l’origine du B de B3 : Bouchet 3, rapidement devenu B3).

 

Les événements s’enchaîneront vite.

 

À Limeil (centre dépendant de la DEFA et qui ne sera rattaché à la DAM qu’en janvier 1959) l’Ingénieur Principal Chaudière résolvait le problème de l’amorçage neutronique. L’année 1957 voit la création de l’annexe de Moronvilliers et du centre de Valduc (annexe de B3), ainsi que la mise place secrète, par Pierre Mendès-France, du CAMEA (Comité des Applications Militaires de l’Énergie Atomique) chargé de la répartition des responsabilités entre la Défense et le CEA et présidé par le Chef d’État Major de la Défense Nationale. Le CAMEA est l’ancêtre du Comité Mixte Armées/CEA actuel.

La même année le Bureau d’Études Générales (BEG) devient le Département des Études Nouvelles (DTN), il crée le Service des Essais chargé de définir et réaliser les futures mesures scientifiques du CEA lors des tirs, et les études sont lancées pour la recherche d’un site d’expérimentation en vue des premiers essais.

 

Finalement, sous la pression constante de la Défense, la neutralité bienveillante du CEA et la forte motivation des acteurs sur le terrain, tous les éléments se trouvaient réunis au début de 1958 pour s’attaquer à la phase finale d’un projet de tir nucléaire. Ce travail avait été mené malgré l’absence de véritables budgets dédiés, en dépit des flottements décisionnels des gouvernements successifs, et grâce à la persévérance des acteurs de la Défense, en premier lieu desquels le récent Général Buchalet, premier patron du BEG.

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Le Général Buchalet et le Général de Gaulle

 

Le 11 avril 1958, le Président du Conseil, M. Félix Gaillard, signe une Décision Ministérielle prescrivant de prendre toutes dispositions pour « permettre une première série d'explosions expérimentales au cours du premier trimestre 1960 ». Quatre jours plus tard, son Gouvernement est renversé, et c'est la longue et dernière crise gouvernementale de la 4ème République.

 

Au début de 1957, les effectifs du DTN n’étaient que de 257 agents, ils seront 870 en janvier suivant. Mais pour satisfaire aux objectifs fixés il fallait voir plus grand, et il fallait une organisation solide. C’est à Jacques Robert que revient la tache de proposer la structuration de la nouvelle maison qui devra prendre le relai du DTN. L’organisation qu’il propose subira de nombreux remaniements, liés aux luttes d’influence des parties prenantes, et sera arbitrée en final par l’Administrateur Général du CEA de l’époque (M. Couture) qui écrira en juillet 1958 au Président du Conseil : « puisque le CEA est chargé officiellement des applications militaires de l'énergie atomique, pourquoi ne pas appeler un chat un chat, et créer une Direction des Applications Militaires ?... quitte à garder secret le texte d'organisation... »

 

Le 12 septembre 1958 est signé le décret de création de la DAM au sein du CEA. Le Général Buchalet en sera le premier Directeur, Jacques Robert sera son adjoint avant de devenir DAM à son tour. L’ère des secrets et de la clandestinité est terminée. Une longue gestation, à l’issue incertaine, arrivait à son terme…

 

Moins de deux ans après le retour du Général de Gaulle, Gerboise Bleue explosait dans le désert du Sahara, en février 1960.

Désormais s’ouvrait une époque nouvelle, avec le rattachement à la DAM du Centre de Limeil en janvier 1959, la création du Centre du Ripault en 1962 et celle du CESTA en 1965. Atteignant le pic de 8 200 ingénieurs et techniciens en janvier 1967, puis stabilisée autour de 6 000 salariés jusqu’en 1996, la DAM conservera jusqu’à ce jour un statut à part, une organisation spécifique, une tutelle ministérielle et un budget à part.

Bon anniversaire à notre vieille maison.      

Avril 2018