bandeau 3

FLASH INFOS

   re-affichage page d'accueil icone retour page precedente5

Albert Einstein : regards sur l’homme [1]

par Pierre LAHARRAGUE

Entre mars et septembre 1905, la revue allemande Annalen der Physik publia 4 articles d’un auteur allemand inconnu nommé Albert Einstein, qui était à cette époque employé à l’Office des Brevets de Berne :

   - en mars : « Sur un point de vue heuristique concernant la production et la transformation de la lumière » ;

   - en mai : «  Sur le mouvement de particules en suspension dans un fluide au repos, impliqué par la théorie cinétique moléculaire de la chaleur » ;

   - en juin : «  Sur l’électrodynamique des corps en mouvement » ;

   - en septembre : «  L’inertie d’un corps dépend-elle de son énergie ? ».

Ces publications, surtout la 3ème, qui traite de ce que l’on a appelé depuis la relativité restreinte, allaient provoquer un profond changement dans la pensée scientifique en ce début du XXe siècle et vaudraient à leur jeune auteur une immense notoriété. En remettant en cause, en effet, des notions telles que l’espace et le temps aussi profondément ancrées dans l’expérience quotidienne de chacun, Einstein initiait  alors une véritable révolution conceptuelle qui est aujourd’hui parfaitement intégrée dans le paysage scientifique.

Derrière le génie, il y avait l’homme à la personnalité multiple et attachante. Ce bref article se propose de l‘évoquer.

Les premières années : naissance d’une personnalité 

20120517 einstein pl img1 Einstein à  4 ans

Einstein est né le 14 mars 1879 à Ulm, petite ville de Bade-Wurtemberg, au sein d’une famille juive qui s’installa l’année suivante à Munich où son père, Hermann, exploita avec son frère une petite usine électrochimique. Sa mère, née Pauline Koch, aimait la musique allemande classique et plus spécialement les sonates de Beethoven qu’elle interprétait sur son piano. Il eut une petite soeur de 2 ans sa cadette. L’oncle qui vivait avec la famille, était ingénieur et faisait preuve, plus que son frère, d’une grande ouverture sur la vie intellectuelle. C’est lui qui initia le petit Albert aux mathématiques. Nul doute qu’une telle origine en milieu provincial, semi rural, au sein d’une famille dont la mère était musicienne et l’oncle très cultivé, eurent une influence sur le développement de l’enfant : il n’est jamais devenu un citadin, il eut un goût prononcé pour le violon et il montra d’excellentes dispositions pour les mathématiques.

En rien, il ne fut un enfant prodige. Il mit longtemps à parler et ses parents craignirent même qu’il ne fut anormal. Il était taciturne, n’était pas porté aux jeux habituels des enfants, n’aimait pas les exercices violents et  se plongeait volontiers dans une rêverie méditative. Sa gouvernante le surnomma « père Ours ». Plus particulièrement, il n’aimait pas jouer au soldat , répugnait à les voir défiler car il percevait déjà la discipline  coercitive à laquelle ils étaient soumis. De là, son refus irréductible de toute espèce de contrainte  imposée : «  Quand je serai grand, je ne souhaite pas d’être un de ces malheureux », disait-il. En revanche, il avait conscience de l’existence de lois éternelles de la nature qu’il interprétait au travers de la religion, bien que sa famille ne fût pas très pratiquante. Ainsi, refus des contraintes et dévotion aux lois de la nature accompagnèrent Einstein toute sa vie.

Assez curieusement ses parents le mirent dans une école catholique de sorte qu’il fut aussi instruit de cette religion. Il ne voyait aucune différence notable entre le catholicisme et les restes de tradition juive qui lui étaient familiers à la maison : tout cela était pour lui l’expression des lois de la nature par diverses catégories de symboles.

À dix ans, l’adolescent quitta l’école primaire et entra au  Gymnase de Munich, l’équivalent de nos collèges secondaires. Le but de ces institutions était de fournir aux jeunes une éducation à base de culture gréco-romaine. Einstein ne fut pas un élève modèle : la pédagogie fondée sur l’apprentissage mécanique de règles d’application ne lui convenait absolument pas et il la comparait volontiers aux méthodes de l’armée prussienne, affirmant que « Les professeurs m’ont fait à l’école primaire l’effet de sergents et au gymnase de lieutenants ». Aussi, quand son père, à la suite de mauvaises affaires, partit chercher fortune en Italie, à Milan, Albert qui avait 15 ans, n’eut de cesse que de rejoindre sa famille et réussit à obtenir un certificat médical de complaisance pour quitter le gymnase avant la fin de ses études.

Mais pas plus à Milan qu’à Pavie, Hermann ne réussit en affaire et il fut obligé de demander à son fils de trouver une profession le plus tôt possible, ce qu’Albert était incapable de faire, faute de diplôme. C’est alors que confiant dans ses capacités en mathématiques et en physique, il tenta le concours de l’École Polytechnique de Zurich, mais il échoua en raison de ses faiblesses dans les autres matières. Toutefois, le Directeur du Polytechnicum ayant été frappé par les connaissances mathématiques du jeune homme, lui conseilla d’obtenir le diplôme de l’école cantonale d’Aarau, ce qu’il fit et ce qui lui permit d’entrer sans examen au Polytechnicum. Pas plus ici qu’avant, Einstein ne trouva l’enseignement à son goût : toujours son hostilité aux contraintes imposées, enseignement trop axé sur la physique appliquée et pas assez sur les théories modernes. Aussi se lança-t-il lui même dans la lecture des grands savants novateurs : Helmholtz, Boltzmann, Maxwell... En fin d’études, il postula, comme c’était l’usage, un poste d’assistant de professeur d’université afin de se former à l’enseignement et à la recherche. Mais aucun professeur n’accepta de le prendre, conséquence probablement de son comportement.

On était en 1901 et Einstein avait demandé et obtenu la nationalité suisse. Il trouva un emploi de précepteur de deux garçons dans une maison de famille ; mais sa façon d’enseigner par des méthodes différentes de celles qu ’il avait connues ne correspondait  pas à celle des autres professeurs et il fut congédié. De nouveau en difficulté, c’est grâce à un camarade du Polytechnicum, Marcel Grossmann, qui lui apportera plus tard une aide mathématique précieuse dans l’élaboration de la théorie de la relativité généralisée, qu’il put être embauché au Bureau des brevets de Berne, où il était chargé d’examiner les inventions qui y étaient déposées. Il s’était aussi marié avec une jeune hongroise, Mileva Maritsch, qu’il avait connue au Polytechnicum et qui lui donnera deux fils. Enfin, après un parcours un peu chaotique, parvenait-il à une situation stable, modeste certes mais qui lui permettait de faire face à ses obligations familiales.

20120517 einstein pl img2

Einstein et Mileva

Goûts et attitudes

Le goût d’Einstein pour les sciences de la nature s’affirma très tôt. On raconte qu’il venait d’avoir 5 ans lorsque son père lui montra un jour une boussole de poche. Frappé par la mystérieuse propriété de l’aiguille toujours pointée dans la même direction, il en conclut que quelque chose dans l’espace vide devait provoquer cette orientation, ce qui est plutôt étonnant pour un enfant de cet âge. Plus tard, ayant appris à lire,  Il fut  un lecteur enthousiaste de livres de vulgarisation tels que «  Livres populaires de sciences de la nature » de Bernstein ou « Force et Matière » de Büchner.

De même son intérêt pour les mathématiques s’éveilla plus en famille qu’à l’école grâce à son oncle l’ingénieur qui l’initia de bonne heure à l’algèbre au moyen  de problèmes présentés sous forme d’histoires amusantes.

Vers l’âge de 12 ans, il reçut pour la première fois un manuel de géométrie : il fut très impressionné par les relations rigoureuses entre figures et démonstrations et il pressentit qu’un tel ordre devait aussi exister dans la nature.

20120517 einstein pl img3

1905 année de la relativité

Dès sa sixième année, ses parents lui firent donner des leçons de violon. Il y vit d’abord une forme nouvelle de contrainte mais, ému par les sonates de Mozart, il se forçat à se perfectionner pour mieux les interpréter. Il conservera toujours cet amour de la musique  et prendre l’archet lui procurait détente et émotion.

Toute sa vie, il est resté un grand solitaire. Il cherchait des amis pour faire de la musique ou pour discuter de ses idées sur l’univers, mais il n’aimait pas les amitiés trop intimes qui pussent gêner sa liberté et beaucoup de ceux qui se crurent ses amis, furent déçus. Il  s’est lui même expliqué sur ce trait de son caractère: « Je suis un cheval pour le harnais individuel, nullement taillé pour le tandem ou l’attelage. Je n’ai jamais appartenu de tout coeur à aucun pays ni aucun état, ni à mes amis ni même à ma propre famille ».

De ses études, il tira une certitude qui  vint corroborer l’impression enfantine qu’il avait eue à propos de la boussole magnétique et de la lecture du livre de géométrie : la physique théorique était ce qui l’attirait car il voulait savoir comment les phénomènes complexes de la nature obéissent à un ordre descriptible par les mathématiques. Dans une conférence donnée à Oxford, il disait : « C’est ma conviction que la pure construction mathématique nous permet  de découvrir les concepts avec les lois qui s’y rattachent. L’expérience peut, bien entendu nous guider... ( ), elle ne peut pratiquement être la source dont ils découlent ».

L’existence d’une telle rationalité de la nature provoquait l’étonnement et l’admiration d’Einstein, ce qu’il résumera par l’expression célèbre  « Ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible ».

Et cette conception du monde il la rattachait à une conception religieuse : « Savoir que ce qui nous est impénétrable existe vraiment ( ), voilà ce qui est au centre du véritable sentiment religieux. En ce sens, je me range parmi les hommes profondément religieux.». Pourtant il avait cessé toute pratique cultuelle depuis le gymnase car elle lui apparaissait coercitive. Mais il n’opposait pas la science à la religion. Dans un contribution écrite intitulée Science et Religion, il déclarait :  «  C’est le but de la science que d’établir les règles générales..( ) À la sphère de la religion appartient la croyance  que les normes valables pour le monde de l’existence sont rationnelles...( ) La science sans la religion est boiteuse, la religion sans la science est aveugle ». 

Le professeur

Après 1905, la notoriété d’Einstein fut telle que les portes des universités s’ouvrirent en grand, contrastant avec ce qui s’était passé auparavant :

    - en 1909, il fu20120517 einstein pl img4Einstein à Princetont nommé  professeur extraordinaire à l’Université de Zurich, ce qui lui procurait un certain rang social, mais aussi des dépenses supplémentaires alors que son revenu ne dépassait guère celui qu’il avait à l’Office des brevets. Aussi sa femme dût-elle prendre des étudiants en pension pour arrondir les fins de mois ;

    - fin 1910, il accepta la chaire de physique théorique à l’Université de Prague sur nomination de l’empereur François Joseph, et ceci après quelques péripéties dues au fait qu’il était un étranger ;

    - en 1912, il prit des fonctions de professeur au Polytechnicum de Zurich , devenant ainsi la gloire d’un institut dont il avait raté l’examen d’entrée et qui, une fois diplômé, lui avait refusé toute fonction ;

    - en 1913, il revint à Berlin à la suite d’insistantes démarches des deux grands leaders de la physique allemande, Max Planck et Walther Nernst. Il fut nommé membre de l’Académie royale des sciences de Prusseet reçut aussi le titre de professeur à l’Université de Berlin, avec de meilleurs honoraires qu’à Zurich et sans obligation hormis celle de donner quelques cours à sa convenance. Peu après son arrivée, il se sépara de Mileva avec laquelle il ne s’entendait plus et vécut désormais en célibataire. Avant la fin de la 1ère guerre, il épousera sa cousine Elsa, veuve avec deux filles. Il restera à Berlin jusqu’en 1933.

    - en 1922, il reçut le prix Nobel de physique, non pour la théorie de la relativité, mais pour son apport à la physique des quantas. En agissant ainsi, le comité Nobel évitait de prendre parti  pour une théorie, alors controversée.

   - en 1933, face à l’épuration raciale et politique qui commençait à sévir en Allemagne, Einstein quitta définitivement ce pays et accepta l’offre qui lui fut faite de venir à l’Institut d’études avancées de Princeton nouvellement créé pour poursuivre ses recherches. Il acquit aussi la nationalité américaine.  

Einstein fut-il un bon professeur? Les avis sont partagés :

    - lorsque le sujet l’attirait, il savait fort bien captiver l’auditoire en  le ramenant à sa forme logique la plus simple et à l’exposer sous diverses formes en usant de beaucoup d’images de façon à le rendre compréhensible par tous, et en y ajoutant souvent une pointe d’humou ;

    - en revanche, il éprouvait de l’ennui à donner des cours réguliers, à organiser le programme de façon à en maintenir l’attrait toute l’année. Le résultat est que ses conférences furent finalement inégales ;

     - il sut aussi, malgré ses nombreuses occupations, réserver une part de son temps aux étudiants, soit qu’il les guida  dans leurs recherches, soit qu’il leur prodigua des conseils pour leurs études ou leur carrière, soit enfin qu’il apporta une aide matérielle et morale aux plus déshérités.

L’homme public

La célébrité fit aussi qu’il devint une figure publique. Il comprit que cela lui conférait une grande responsabilité et que devenu un personnage partout écouté, son devoir était de ne pas se réfugier dans sa tour d’ivoire et de prêter attention aux problèmes de ses concitoyens, sans qu’il possédât  pour autant un programme défini ni qu’il eut la vocation d’un réformateur politique, social ou religieux. Il collabora parfois avec des partis politiques mais il n’appartint jamais à aucun parti, même si souvent ceux-ci se servirent de son autorité morale, voire de ses théories. Dès qu’une cause lui apparaissait grande et noble, il la soutenait avec énergie et il était assez réaliste pour savoir que, ce faisant, il provoquerait beaucoup d’adversaires politiques qui deviendraient aussi des adversaires scientifiques. Pour ne citer qu’un exemple, nous mentionnerons le physicien allemand Philippe Lenard, qui, malgré un prix Nobel, ne put jamais se faire admettre par ses pairs comme théoricien ; nationaliste à l’extrême, il fut un des premiers membres du parti nazi et il voua un véritable haine envers Einstein qu’il chercha même à déposséder de la  fameuse loi E=mc2 en l’attribuant à un physicien  autrichien du nom de Hasenöhrl ( principe de ..) !

C’est ainsi qu’il soutint le sionisme en tant que mouvement pour établir un foyer national juif en Palestine. Il y avait une autre raison à ce soutien à laquelle Einstein était très sensible, c’était la création d’une université hébraïque à Jérusalem où les étudiants juifs ne subiraient aucune discrimination. Il collabora à cet effet avec le leader du mouvement Chaim Weimann qui devint plus tard le premier président de l’État d’Israël.

Nous avons vu qu’Einstein éprouvait une véritable aversion pour tout embrigadement et ce sentiment se mêlait chez lui avec une horreur extrême de toute violence. Il fut un pacifiste. Un jour de 1920, s’adressant à un groupe d’américains, il disait : « Mon pacifisme est un sentiment instinctif ( ). Mon attitude se fonde sur ma très profonde antipathie pour toute espèce de cruauté ou de haine ». Il  accepta d’être nommé à la Commission pour la Coopération Intellectuelle de la Société des Nations, mais il en perçut les limites d’action, déclarant un jour:  «  Je suis rarement enthousiaste de ce que la Société a fait ou n’a pas fait, mais je lui suis toujours reconnaissant d’exister ». Il mit aussi sa renommée au service d’un Fonds de Résistance à la Guerre.

C’est  aussi sa répulsion devant toutes les horreurs de la guerre et sa certitude que les nazis entreraient en possession de la puissance atomique qui l’amena à accepter de signer la lettre que les deux physiciens, le hongrois Léo Szilard et l’italien Enrico Fermi  lui proposèrent d’envoyer au président Roosevelt le 2 août 1939 : « Un travail récent de E. Fermi et L. Szilard qui m’a été communiqué  en manuscrit  m’induit à supposer  que l’élément uranium pourra dans un avenir immédiat  devenir une source d’énergie importante.( ) Ce phénomène nouveau impliquerait  également la fabrication de bombes ( ) d’un type nouveau d’extrême puissance. Une seule bombe de ce type, transportée sur un navire et explosant dans un port, arriverait à détruire non seulement le port tout entier mais une partie du territoire environnant ». On connaît la suite. En tant qu’artisan de la théorie primordiale et de cette requête au Président Roosevelt, Einstein ressentait doublement le poids de sa responsabilité : c’est pourquoi il se sentit solidaire de savants comme Oppenheimer, le père de la bombe A américaine  lorsque  celui-ci exprima le trouble profond qui le tourmentait.

Quelques anecdotes 

Nombreuses sont les anecdotes qui ont circulé sur Einstein. Comment dire si elles sont toutes vraies ou si certaines n’ont pas été enjolivées par la légende? Quoiqu’il en soit, elles sont vraisemblables et caractéristiques du caractère et du comportement de l’intéressé :

    - sa simplicité : on raconte que la mère d’une fillette de dix ans, avait remarqué que l’enfant  quittait souvent la maison et allait chez Einstein qui habitait un cottage au 112, Mercer street à Princeton. A sa mère qui s’en étonnait, elle déclara :  « J’étais embarrassée de mon devoir d’arithmétique. Les gens disent qu’au numéro 112 habite un très grand mathématicien qui est aussi un très brave homme. Je suis allé le voir et lui ai demandé de m’aider pour mon devoir. Il m’a tout très bien expliqué et c’était plus facile à comprendre que quand notre professeur nous l’explique à l’école. Il m’a dit que je vienne chaque fois que j’aurais un problème trop difficile ». Effrayée de tant d’audace, la mère alla chez Einstein pour excuser sa fille, mais ce dernier lui dit : «  Vous n’avez pas à vous excuser. J’ai plus appris dans la conversation avec l’enfant, qu’elle avec moi ». 

    - son intérêt pour les déshérités : Einstein continua toujours à montrer de l’intérêt aux étudiants qui s’étaient adressés à lui. Un de ceux là, originaire des Balkans, était entré à l’Université de Prague sur les conseils d’Einstein. Il vivait d’un secours à peine suffisant pour lui même qu’il recevait d’un industriel de son pays natal, mais il trouvait le moyen de partager cet argent avec ses frères et soeurs pour leur permettre d ’étudier également. Le jeune homme qui s’était adressé à Einstein lorsqu’il était encore à Berlin, continua à recevoir ses conseils depuis l’Amérique à chaque étape de ses études. Ce fut une grande chance pour ce jeune  que de correspondre personnellement avec le plus grand physicien de notre temps.

    - sa nature bohême : Einstein se souciait fort peu de son élégance vestimentaire : il aimait particulièrement se vêtir d’un pantalon et d’un vieux pull-over, n’aimait pas du tout les chaussures et chez lui, il restait  souvent en chaussettes même en présence de visiteurs. Ainsi lors d ’une conférence à Vienne, où il logeait chez le physicien Ehrenhaft, la maîtresse de maison s’étonna de le voir arriver avec un unique col blanc et un pantalon de rechange. Comme elle lui demandait s’il avait oublié son bagage chez lui, il lui fit cette réponse :  «  En aucune façon, voilà tout ce dont j’ai besoin ».

On raconte aussi que l’été, à Princeton, on voyait Einstein se promener souvent à travers les rues, pieds nus dans les sandales, avec un chandail et sans veste, en train de savourer un cornet d’ice-cream, pour la plus grande joie des étudiants et l’ébahissement des professeurs ;

    - son goût des petit plaisirs , comme celui de fumer par exemple, car l’ascétisme lui était étranger. Un jour qu’on voulait l’enrôler dans une campagne anti-tabac, il déclara : «  Si vous emportez le tabac et tout le reste, qu’est ce que vous laissez ? Je me cramponne à ma pipe » . Et sur le point d’accepter de faire partie du club des fumeurs de pipe de Montréal, il ajoutait : «  Fumer la pipe aide à porter  un jugement plutôt serein et objectif sur les affaires humaines ».

En guise de conclusion

Le 11 avril 1955, Einstein rédigea sa dernière lettre au philosophe britannique Bertrand Russel, prix Nobel de littérature 1950, dans laquelle il acceptait de signer un document pressant toutes les nations de renoncer à l’armement nucléaire. Il écrivit aussi sa dernière phrase sur un manuscrit inachevé : « Les passions politiques omniprésentes réclament  leurs victimes ». Il décédait le 18 avril des suites d’une rupture d’anévrisme aortique. Il a été incinéré et ses cendres ont été dispersées en un lieu tenu secret.

Durant la plus grande partie de sa vie, la pensée d’Albert Einstein fut tournée vers la recherche des lois éternelles qui gouvernent l’univers. Il a ainsi permis au  savoir humain de faire une avancée gigantesque et pour cela, son génie brille exceptionnellement au Panthéon des grands hommes de ce monde. Il a aussi été témoin des grands événements qui ont marqué le XXe siècle : deux guerres mondiales, des transformations de fonds de la société, des progrès technologiques considérables, et il y fut souvent personnellement impliqué.

20120517 einstein pl img5La photo qui a fait le tour du monde

Dans la conscience populaire, Einstein demeure ce savant solitaire, dernier représentant des savants d’autrefois, dont la seule puissance de la pensée a élaboré des concepts qui ont exercé une véritable fascination sur les esprits. Dans le même temps, l’homme avait un comportement sympathique et original : non conformiste,  pacifiste convaincu, défenseur des droits de l’homme ... Tout cela a contribué à la création d’un véritable mythe.

 A  titre de dernière illustration, nous citerons ce commentaire qu’il fit lors de la prise de cette photographie le jour de ses 72 ans, photographie qui a fait le tour du monde :

 «  Cette photo révèle bien mon comportement. J’ai toujours eu des difficultés à accepter l’autorité et, ici,  tirer la langue à un photographe qui s’attend  à une pose plus solennelle, cela signifie  que l’on se refuse à  se prêter au jeu de la représentation,  que l’on se refuse à livrer une image de soi conforme aux règles du  genre ».    

                                                       Avril 2005

[1] Cette monographie est inspirée du livre du physicien Philippe Frank qui succéda à Einstein à la chaire de physique théorique de Prague, paru en 1950 aux Editions Albin Michel.

 

Nucléaire ou comment désinformer à partir de faits réels

par Gérard Martin

Une présentation tendancieuse touchant les activités liées au nucléaire a sévi sur nos petites lucarnes ces derniers mois. À chaque fois, autour de quelques faits réels, soit sous couvert de fiction, soit de journalisme d'investigation, il s'est créé un amalgame à connotation fortement négative.

Nous avons vu tour à tour une mise en accusation des résidus miniers dont la radioactivité naturelle est pourtant inférieure à celle des minerais d'origine qui affleurent parfois naturellement sur certains terrains. L'utilisation du crépitement émis par un appareil de mesure en présence de ces résidus peut faire croire à leur dangerosité si l'on ne précise pas que ce type d'appareil permet de détecter des quantités infimes de radioactivité.

Nous avons, nous mêmes, eu l'occasion de montrer l'extrême sensibilité de ces appareils qui crépitaient en présence d'une bien modeste montre avec ses aiguilles phosphorescentes, genre de montre que nous étions nombreux à porter dans les années 60.

C'est encore la rediffusion sur Antenne 2 du téléfilm "Vive la bombe" : ce téléfilm dit "de fiction" s'appuie sur un évènement réel : la fuite radioactive lors de l'essai nucléaire Béryl, effectué dans le Hoggar le 1er mai 1962, dans une galerie creusée au sein du massif du Tan Affela. Ce fait réel se trouve noyé dans un faisceau d'invraisemblances et semble surtout destiné à donner une piètre image du sérieux avec lequel se sont effectués les essais nucléaires. Ce mélange du réel et de la fiction est redoutable car le spectateur n'est pas à même de discerner ce qui revient à chacun. L'impression d'ensemble devient alors fortement négative.

Quel est le partage entre les faits réels et la fiction? Nous allons essayer d'en donner un rapide aperçu.

La fuite lors de l'essai Béryl est bien connue ainsi que la présence d'une équipe de neuf soldats non avertis de la fuite et ayant traversé la zone de retombées. Dans le film, cette équipe (réduite à quatre personnes) part la veille de l'essai dans une jeep contaminée ; un contrôleur en effectue la mesure et donne une valeur, invraisemblablement élevée, correspondant à une dose d'irradiation et non un résultat de la contamination du véhicule. En réalité, avant l'essai, les matériels utilisés ne pouvaient pas être contaminés. De toute façon jamais un matériel n'aurait été réutilisé dans de telles conditions sans avoir, le cas échéant, été décontaminé au préalable.

Une parodie de briefing

Avant l'essai, le briefing se résume à une réunion entre quelques militaires et un Sous Directeur de cabinet au Ministère de la Guerre (dont le nom est en réalité à cette époque Ministère des Armées) sans experts spécialisés, en particulier dans le domaine météorologique, alors que les équipes civiles et militaires étaient bien équipées et numériquement très importantes pour en assurer une bonne prévision. Le Sous Directeur demande même, le jour de l'essai, par liaison radio à l'équipe des quatre militaires en poste sur le terrain: "n'y a-t-il pas un moyen pour savoir d'où vient le vent?"

Un briefing avant une opération de cette importance est autrement plus sérieux et solennel et chaque responsable, militaire et civil, doit rendre compte de l'état de préparation du domaine le concernant, y compris les moyens d'intervention prévus en cas d'accident et l'absence de population nomade dans la zone du champ de tir.

Il n'est pas évoqué la présence, au poste de commande de tir, des ministres des Armées, Pierre Messmer, et de la Recherche Scientifique, Gaston Palewski. Le CEA n'est pas non plus mentionné alors qu'une qualité de l'organisation française était le partage des responsabilités entre les organismes civils (le CEA dépendant du Ministère de la Recherche Scientifique pour la conception et la réalisation technique de l'essai) et militaires (responsable de la sécurité des personnes et des biens devant le pouvoir politique). Un partage des rôles parfaitement défini où aucun n'était à lui seul, juge et partie.

L'essai a lieu avec des PLO (Personnel Local des Oasis) livrés à eux mêmes et situés à 4 kilomètres du point de tir; au même endroit se côtoient des militaires en tenue de protection et des travailleurs en tenue normale œuvrant avec une pelle le jour de l'essai. Ceci ne reflète pas la réalité. Les personnels locaux les plus proches ne se trouvaient pas dans l'axe de la retombée, les autres étaient des travailleurs présents dans la Base Vie ou appartenaient aux populations des quatre villages les plus proches. Ces derniers résidaient entre 40 et 100 km du point de tir et dans une zone extérieure à l'axe des retombées. Après vérification de l'absence de nomades dans la zone d'éventuelles retombées, les accès aux pistes chamelières traversant cette zone étaient fermés et contrôlés par des postes militaires.

Quelques détails:

- Les traces rougeâtres sur le ventre d'un des quatre militaires sont présentées comme des atteintes de la radioactivité : si tel avait été le cas on se demande pourquoi les régions du corps non protégées du rayonnement par les vêtements auraient été indemnes.

- Le film présente une retombée de cendres noirâtres comme de petites feuilles: à cette distance il s'agissait essentiellement d'aérosols et de gaz.

- La décontamination du personnel, en groupe, à la lance, n'est pas réaliste, elle s'effectue par un ou plusieurs passages individuels à la douche puis dans pour les contaminations "récalcitrantes" d'une décontamination dite fine par les services médicaux (bains).

- La décontamination des vêtements aux ultrasons : elle s'effectue en réalité dans une machine à laver le linge classique mais réservée au linge dit "chaud". Les ultrasons ont été utilisés pour la décontamination de pièces mécaniques généralement des outils et à ma connaissance mis en œuvre beaucoup plus tard.

- La surveillance à l'hôpital Percy est réelle mais dénaturée.

La séquence concernant la perte de contrôle d'un militaire faisant usage de son arme fait partie de la fiction.

Enfin, la pancarte CSEM (Centre Saharien d'Expérimentations Militaires) présentée dans le film à l'entrée du site porte le nom du champ de tir de Reggan à 500 km du CEMO (Centre d'Expérimentations Militaires des OasisL nom du champ de tir où a eu lieu l'accident.

La manière dont les choses sont présentées laisse croire à une indigence de moyens et un certain amateurisme dans la conduite d'une opération de cette importance qui, de ce fait s'en trouve décrédibilisée.

En réalité, une telle opération a mobilisé une large palette de compétences avec de l'ordre de deux mille personnes, militaires et civils dont des officiers, des ingénieurs, des médecins et des pharmaciens.

Comme l'avait écrit le Général Thiry, commandant des armes spéciales, qui allait devenir le premier Directeur des Centres d'Expérimentions Nucléaires, la sécurité des hommes passe avant la tenue de l'objectif qui est l'acquisition des données scientifiques obtenues par la réalisation de l'essai, un accident grave serait de nature à compromettre l'utilisation future du champ de tir. Non! comme le suggère le téléfilm, la raison d'état ne passait pas avant la sécurité des hommes.

Enfin, il faut remarquer que parmi la quinzaine de personnes ayant reçu les doses les plus élevées : l'équipe des neuf soldats, les deux ministres et quelques civils et militaires, la majorité d'entre eux est encore en vie 47 ans après les faits. Parmi les neuf militaires les plus exposés, huit ont fait l'objet d'un examen de contrôle à l'hôpital Percy il y a environ un an, le neuvième étant décédé accidentellement et les deux ministres se sont éteints l'un à 83 ans, l'autre à 89 ans.

20110403 desinformation nucleaire img1

* Cet article est paru dans le bulletin des retraités de BIII en juin 2009

 

 

Le premier tir nucléaire : Gerboise bleue

 

Allocution prononcée dans le grand amphithéâtre de l'École Polytechnique par le Général Buchalet le samedi 13 février 1960

Dans l'opération bombe "A" qui a eu lieu ce matin, les tâches de la Direction des Applications Militaires du Commissariat à l'Energie Atomique ont été de trois ordres. Cette Direction a dû :

• fabriquer les engins ;

• préparer les essais intéressant le constructeur et diverses mesures scientifiques;

• mettre en œuvre sur le terrain l'engin expérimental et les mesures définies ci-dessus.

La préparation des essais et la mise en œuvre sur le terrain ont posé des problèmes considérables qui ont été dans l'ensemble correctement résolus. Mais c'est la fabrication des engins qui permet le mieux de se rendre compte de l'ampleur de la tâche accomplie.

Fabriquer un engin à fission consiste essentiellement :

à définir la masse critique et la géométrie critique correspondant à la matière fissile employée et à fixer la quantité de cette matière à utiliser ;

à mettre au point un système de rapprochement des masses, permettant de passer dans des conditions de temps bien déterminées, d'un système sous-critique à un système critique et à la géométrie critique définie ci-dessus ;

à injecter à l'instant propice (et d'ailleurs fugitif) une bouffée de neutrons susceptible de déclencher la réaction en chaîne. C'est le problème de l'amorce ;

à maîtriser la métallurgie du plutonium de façon à réaliser avec ce métal l'engin dont on a déterminé le tracé ;

à s'efforcer, enfin, par le calcul, d'avoir une prévision acceptable du rendement.

On voit donc que cette Direction a été amenée :

à opérer de très nombreux et souvent très complexes calculs, ce qui a conduit au développement d'un puissant service de Physique mathématique équipé de machines Bull et I.B.M. les plus récentes et les plus puissantes ;

à mettre au point la métallurgie du plutonium, délicate entre toutes, en raison de la toxicité extraordinaire de ce produit et de son instabilité. Ce qui a conduit à développer des équipes de métallurgistes spécialisés et à leur équiper des laboratoires protégés, d'un type absolument inédit.

Or, quand la Direction des Applications Militaires reçut mission de fabriquer la bombe en mars 1955, elle ne comprenait que trois personnes : le professeur Rocard, Directeur du Laboratoire de Physique de l'École Normale Supérieure, votre serviteur et une secrétaire - et il n'y avait ni plans, ni laboratoires, ni équipements, ni équipes, ni études de base, ni planning - . Il a fallu, au cours des cinq années qui viennent de s'écouler, bâtir en partant de zéro, trois centres d'études et de fabrications et équiper l'annexe saharienne d'expérimentations ; recruter, équiper et mettre au travail près de 1 000 personnes dont 300 ingénieurs - et assurer le secret absolu de l'opération aussi bien pour ne pas gêner nos gouvernements que pour forcer le respect de nos alliés - . Cette demi-clandestinité qui a pesé sur cette Direction jusqu'en 1958, n'a certes pas facilité les problèmes de recrutement mais à sans doute contribué à lui forger cet esprit et cette volonté d'aboutir qui sont à l'origine du succès d'aujourd'hui.

Et c'est parce que je suis convaincu de la valeur du travail en équipe, de la valeur de l'efficacité des hommes rassemblés autour d'une mission, que je vais me permettre de citer maintenant le nom de quelques-uns de mes collaborateurs qui ont porté le poids des principales responsabilités.

Les études théoriques de base, les grandes lignes du planning ont été orientées par M. Billaud, ancien élève de cette École.

Nous devons la perfection de notre système de rapprochement des masses à une équipe d'ingénieurs des Poudres dirigée par l'ingénieur en chef de 1ère classe Barguillet, Directeur du centre d'études de Vaujours. Cette équipe comprend notamment MM. Viard, Berger et Cachin "poudriers" et Thouvenin "normalien".

La Direction des Études et Fabrications d'Armement nous a apporté l'équipe de l'amorce avec l'ingénieur principal Chaudière du centre d'études de Limeil, dirigé par l'ingénieur en chef Bonnet qui a succédé à l'ingénieur général Chanson, victime d'une grave maladie. Les méthodes concernant la métallurgie du plutonium sont l'œuvre d'une équipe de "piston" qui comprend notamment MM. Ferry et Hocheid du centre d'études de B.III dirigé par M. Laurent, venu lui-même de l'I.R.S.I.D.

MM. Mazet et Riché ont eu la charge de la mécanique de l'engin.

M. Salmon et son équipe ont assumé la tâche écrasante des calculs, cependant que M. Jacquesson, également ancien élève de cette École, et ses physiciens nucléaires opéraient les mesures indispensables et mettaient au point le "diagnostic" de l'engin, c'est-à-dire les sondages internes effectués au moment du tir et permettant de se rendre compte de la façon dont se développe le phénomène de l'explosion. Cette équipe a été aidée puissamment dans la réalisation des appareillages par C.F.T.H.

M. de Lacoste Lareymondie, un Saint-Cyrien, chef de l'engin, a assuré avec autorité la tenue du planning de fabrication et la mise en place en haut de la tour. Cependant que M. Kaufmant, un marin, chef du service des Essais, aidé de la C.G.E.A. parvenait à mettre en œuvre les innombrables mesures exigées par les essais.

Et enfin, je me garderais d'oublier le chef d'orchestre de cet ensemble, mon adjoint, l'ingénieur du génie maritime Robert, chef depuis 18 mois du Département des Études et Fabrications qui, après avoir construit la pile EL3 de Saclay, vient à 38 ans, d'ajouter la première explosion atomique française au fleuron de sa couronne d'ingénieur. Telle a été Messieurs, notre mission et tels sont ceux qui ont permis qu'elle s'accomplisse. Je pense qu'il était juste que vous connaissiez leurs noms.

La fusion, énergie du futur ? Un Nouveau Défi

par Jean-François Eloy

Quelque soit l’endroit de l’espace où nos yeux se portent, ce n’est qu’étoiles, étoiles, …Elles ont toujours brillé et continueront à briller des milliards d’années. La source d’énergie de ces étoiles est un processus physique appelé fusion atomique, qui ne peut se produire que dans la matière portée à très haute température et à très haute densité. Ce milieu matériel est alors appelé plasma. L’américain Irving Langmuir fut le pionnier dans ce domaine de la physique des plasmas quoique quelques expériences relatives aux plasmas fussent réalisées au 18ème siècle. Mais c’est seulement après quelques décades du 20ème siècle que cette physique fut considérée comme une discipline scientifique à part entière. La véritable origine de la physique des plasmas a commencé au 18ème siècle avec les travaux de B. Franklin sur la capture et le contrôle de la foudre par le paratonnerre. Ceux-ci ont été suivis au 19ème siècle par les études sur les gaz à faible densité, ionisé dans un tube à décharge et W. Crookes (1879) appelle ce milieu ionisé le 4ième état de la matière. Lord Rayleigh fit la première étude théorique des propriétés des gaz ionisés en 1906 en utilisant le modèle atomique de Thomson pour discuter du comportement oscillatoire des électrons. Jusqu’à la fin des années 30, les travaux sur la physique des plasmas restaient de peu d’intérêt pour les autres branches de la physique. Il y a eu quelques applications des connaissances de la physique des plasmas et plus particulièrement celles qui concernaient la propagation des ondes radio dans l’ionosphère et la conception des tubes lumineux ainsi que les lampes à arc de mercure. Le terme Univers de Plasma a été inventé plus récemment par le Suédois Hannes Alfven pour insister sur le rôle décisif des plasmas dans notre univers. L’état de la matière appelé plasma existe dans des lieux plus familiers et plus proches de nous : dans la flamme d’un feu de bois, la tuyère d’un réacteur d’un avion, etc... En fin de compte, comment la matière se transforme en plasma ? Rappelons que l’état gazeux est le 3ème état de la matière après successivement l’état solide et l’état liquide. L’atmosphère recouvrant notre planète est essentiellement composée de gaz. Sous l’effet des rayonnements et radiations lumineuses, ainsi que des décharges électriques (produites naturellement par un coup de foudre, par exemple), ces gaz atmosphériques deviennent lumineux. Ceci est le résultat d’un transfert de l’énergie cinétique des radiations et particules solaires aux molécules de gaz qui se dissocient sous leurs impacts en atomes ayant perdu leurs électrons de liaisons moléculaires. Ces atomes ionisés et ces électrons libérés de l’attraction du noyau atomique forment ce nouvel état de la matière appelé plasma. Ces électrons libérés par l’impact des rayonnements et radiations ont acquis une certaine vitesse sous forme d’énergie cinétique. Cette énergie, ils ont tendance à la perdre (par désexcitation) sous forme d’émission lumineuse visible ou non. Ces phénomènes d’ionisation des gaz conduisant à l’état de plasma sont donc couramment observables dans la nature qui nous entoure. Cela peut être soit lors de l’apparition d’un éclair au cours d’un violent orage, soit lors de l’apparition d’une aurore boréale créée par le bombardement de l’atmosphère arctique par des particules du vent solaire piégées par le champ magnétique terrestre, soit lors d’autres phénomènes célestes cités plus loin dans cet article.

Pour des plasmas chauffés à très haute température (environ 100 millions de degrés), des réactions de fusion des noyaux atomiques se produisent : la vitesse thermique des ions devient si élevée qu’il y a compensation des forces électrostatiques de répulsion des noyaux et les noyaux atomiques ont ainsi quelques chances de se rapprocher pour fusionner dans une même structure atomique en libérant d’énormes quantités d’énergie. En terme de rapport énergie produite/masse, la fission d’un gramme d’uranium 235 produit 24.000 kiloWatt-heure (kWh), la fusion d’un gramme d’hydrogène produirait 143.820 kWh alors qu’une tonne-équivalent charbon libère 2.500 kWh !

La fusion nucléaire ne peut se produire que dans un milieu à l’état de plasma. Les processus de fusion sont produits par des réactions d’atomes légers d’hydrogène (entre eux) qui s’appellent réactions de fusion nucléaire. Le processus de fusion nucléaire est le carburant de toutes les étoiles et galaxies. Dans certains objets astrophysiques comme la nébuleuse du Crabe, un certain rayonnement électromagnétique appelé rayonnement synchrotron est généré par des jets d’électrons et d’ions de fusion très énergétiques qui sont déviés par des champs magnétiques générés dans la nébuleuse elle-même. Il en résulte ainsi une merveilleuse émission de lumière visible depuis la terre au moyen d’une simple lunette astronomique.

En observant dans notre univers les étoiles, les systèmes galactiques et autres sources de lumière comme les quasars, il vient immédiatement une première question : d’où vient leur énergie ? L’unique réponse est que l’origine de la puissance de ces systèmes est l’énergie de fusion. Ce phénomène de fusion joue donc un rôle essentiel dans l’Univers qui nous entoure car il est composé à 99% de plasma. Il est possible de parler d’Univers de Fusion et c’est une des raisons évidentes pour laquelle les sciences des plasmas et de la fusion devraient être d’un intérêt général supérieur. Une seconde question en découle : comment cette énergie de plasma se répartit dans les immenses variétés d’étoiles, de galaxies et autres objets célestes qui remplissent l’univers cosmique ? Nous ne pouvons expliquer ce processus qu’à travers les informations que nous apporte la lumière émise par ces objets et gaz :

    - les comètes sont aussi des objets célestes spectaculaires par leur émission lumineuse observable à l’œil nu par les humains. Elles sont caractérisées par un front de gaz nébuleux entourant un noyau suivi d’une traînée de gaz lumineux qui peut atteindre plusieurs millions de kilomètres de long. Le champ magnétique interstellaire du vent solaire joue un rôle essentiel dans la formation des comètes qui font partie du système solaire. Les gaz éjectés par la comète sont immédiatement ionisés par ce vent de particules solaires et forment un plasma détectable. Par nos nouveaux moyens d’observation spatiaux, il est possible en effet de détecter aussi bien des ondes électromagnétiques ainsi que de plasma émises par ces comètes lorsqu’elles se rapprochent du soleil. La dernière passée dans notre ciel en 1997 est la comète Hale-Bopp ;

    - les supernovas sont des étoiles massives qui ont été le siège d’une gigantesque explosion. Dans le processus d’explosion des gaz sont supposés être à l’état de plasma. Quoique ces phénomènes soient rares, ils peuvent être dans l’univers la source de tous les éléments chimiques de masses élevées. L’explosion produit un flux de radiations lumineuses d’une extrême brillance. Souvent visible à l’œil nu, elles peuvent atteindre des luminosités un milliard de fois plus brillantes que celle du soleil. Des nuages de gaz sont éjectés au cours de l’explosion formant dans le ciel nocturne des nébuleuses blanches, bleues et rouges. La plus fameuse des supernovas observés (celle du Crabe) pu être observée même en plein jour durant plusieurs mois de l’année 1054 ;

    - les pulsars sont des étoiles qui génèrent des radiations électromagnétiques en impulsions très brèves à intervalles extrêmement réguliers. Les radiations des pulsars proviennent d’étoiles à neutrons qui tournent à très grande vitesse autour d’un axe de rotation, qui lui-même détermine la direction du champ magnétique généré par l’étoile. Cette rotation accélère les électrons qui émettent une radiation électromagnétique type rayonnement synchrotron dont les fréquences se situent dans le spectre des ondes radio, dans le visible et dans le domaine des rayons X. Ils sont détectables et observables depuis la terre ;

    - il existe dans l’univers  un autre type de source émettant des ondes radio : les quasars. Cependant, on peut remarquer que l’énergie relaxée par un quasar est si énorme qu’il est difficile de l’expliquer uniquement par la production d’énergie nucléaire. Quelques phénomènes d’éjection de matière indiquent des éventuelles annihilations de matière ;

    - en 1990, un physicien de l’Agence Spatiale Européenne (ESA) a mis en évidence pour la première fois une structure spatiale en forme de jet de lumière émise par une galaxie active. Ce jet de lumière principalement ultraviolette est visible sur une distance équivalente à celle parcourue à la vitesse de la lumière pendant plusieurs millions d’années. Cette émission intense de lumière rouge violet est produite par les électrons lancés à une vitesse proche de celle de la lumière dans une trajectoire spirale courbée par le champ magnétique local. Quelle est la source de cette puissance énergétique derrière le fonctionnement de cette super machine produisant ce jet : le mécanisme retenu est dû à la présence d’un super trou noir situé à la partie centrale de la galaxie composé d’un plasma très chaud. Celui-ci est le siège de courants électriques puissants en mouvement de rotation dans le disque galactique lui-même ce qui génère le fort champ magnétique à l’origine de l’émission de rayonnement synchrotron par les électrons.

Une troisième question surgit à notre esprit : comment l’univers a commencé ? La réponse à cette question est très spéculative car il reste toujours possible de se demander : y a-t-il eu un commencement ? En effet, l’univers a pu évoluer tel un système global oscillant, se créant et s’annihilant lui-même ! Beaucoup d’astrophysiciens pensent actuellement qu’il y a eu un commencement et que celui-ci s’est manifesté par un énorme éclair-flash arrivant simultanément partout dans l’espace et qu’il en a résulté un état de la matière à haute température et haute densité. L’opinion est qu’à l’origine, il n’y avait pas de galaxie, pas d’étoile, pas d’atome, pas de nucléon, ni de structure quelconque. Il est possible d’imaginer physiquement un plasma de particules élémentaires (quark-gluon). L’opinion est que dans les cinq premières minutes existait seulement de l’hydrogène et, dans ce plasma, il en résultait des réactions de fusion. Tous les autres éléments chimiques ne furent formés que beaucoup plus tard (quelques centaines de milliards d’années plus tard) à l’intérieur des étoiles massives. La lumière très énergétique qui existait au commencement existe encore à l’heure actuelle sous la forme d’onde radio comme un bruit de fond de radiations électromagnétiques.

Une quatrième question nous préoccupe : d’où sont venues les structures (i.e. galactiques) remplissant l’univers ? On pense qu’elles ont résulté d’un supplément de matière dans certaines régions de l’espace et que les forces de gravitation ont fait le reste. Les autres régions se sont retrouvées sous forme de nuages interstellaires et nébuleuses. Cela rejoint un fait observable : une dissymétrie de répartition de la matière dans l’Univers.

Nous sommes actuellement en possession de connaissances qui nous éclairent sur ces questions. Il est possible de se demander pourquoi nous n’avons pas prêté plus d’attention aux problèmes d’énergie à l’échelle cosmique de l’univers. Une des raisons est que nous ne pouvons pas observer directement les phénomènes d’échange d’énergie de fusion qui se produisent dans l’univers entre les plasmas. Cependant, il existe des fréquences de radiations électromagnétiques associés aux phénomènes et processus d’évolution de plasma. Mais elles ne sont pas situées dans le domaine de fréquences de spectres lumineux visible et même infrarouge, mais plutôt dans celui des ondes radar ou autres ondes radio. Dans ce domaine d’observation, les possibilités d’élucider le rôle de la fusion et des systèmes plasmatiques dans l’univers ont augmenté considérablement récemment.

L’état actuel des connaissances offre l’opportunité d’un important challenge pour étudier les problèmes de plasma de fusion dans l’univers et ainsi stimuler des études communes entre l’électromagnétisme des plasmas de fusion cosmique et la technologie des plasmas de fusion dans le but de produire sur terre l’énergie électrique avec un réacteur à fusion. Le soleil est la seule étoile dont l’homme peut étudier en détail les mouvements de matière. Sa source d’énergie est celle de la fusion qui résulte de la transmutation des protons (noyau d’hydrogène) et neutrons pour former de l’hélium. En fait, le soleil est un gigantesque réacteur de fusion nucléaire. La température pour atteindre la fusion à la surface du soleil est d’environ 6 millions de degrés alors qu’au centre, elle est de 14 millions de degrés.

Le rêve d’une source d’énergie terrestre basée sur la fusion nucléaire a émergé des activités importantes de recherche dès le milieu du 20ème siècle. Beaucoup de pays favorisent actuellement des expériences de fusion à large échelle (type prototype de réacteur tel que le JET qui a fonctionné à Culham, en Grande Bretagne). Les USA (à Livermore en Californie), la France (Le Barp au CEA/CESTA) et le Japon (à Osaka) ont lancé des projets de construction de Super Laser capables de focaliser un grand nombre de faisceaux laser de puissance (plus d’une centaine) sur une minuscule petite cible de quelques millimètres cubes remplie d’un mélange de deutérium+tritium. Ils devraient produire de minuscules soleils en laboratoire, sièges de réactions de fusion nucléaire. Il reste que le problème apparemment insoluble actuellement pour ces deux voies d’exploration de la fusion en laboratoire, c’est celui de la durée de vie très courte de ces réactions : tout au plus quelques dizaines de secondes, puis il faut prendre un certain temps (ou un temps certain) pour recharger en combustible ! Il n’est pas possible d’imaginer un réacteur industriel de fusion fournissant de l’énergie autrement que de manière continue. Cela rend impossible, pour le moment, d’espérer faire un prototype industriel produisant plus d’énergie qu’il n’en consommerait. A ce stade de la connaissance, le lancement de nouveaux projets de réacteurs expérimentaux de fusion dépasse financièrement et techniquement les possibilités d’un seul pays. C’est pourquoi, l’association de plusieurs pays est requise pour mener à bien de nouveaux programmes de recherche dans le domaine de la fusion. D’important progrès dans la science des plasmas de fusion et leur technologie ont cependant été réalisés récemment mais il reste encore un long chemin à parcourir pour arriver à l’étape finale d’un réacteur industriel de fusion produisant de l’énergie électrique de manière continue. Pour que les processus de fusion deviennent prépondérants et efficaces, le plasma doit atteindre de très hautes températures (environ 100 millions de degrés) et des densités élevées. Dans ce cas, le comportement électrodynamique du plasma est essentiel. Un fait semble certain : l’évolution et le devenir d’un plasma de fusion est fortement dépendant des champs magnétiques induits par de gigantesques courants internes de matière et de charges électriques. Les pertes d’énergie dues à ces effets peuvent être considérablement réduites par l’influence d’un champ magnétique de confinement du plasma, champ généré soit par des courants externes au plasma (au moyen d’immenses bobines entourant l’enceinte du plasma, par exemple), soit par des courants internes au plasma lui-même comme dans l’expérience de Tokamak.

À long terme, une enceinte contrôlée contenant un plasma où se produirait non pas répétitivement, mais continuellement des phénomènes de fusion peut devenir la source principale d’énergie sur terre sachant que son combustible, l’hydrogène est un des éléments chimiques les plus répandus sur terre (car principale composant de l’eau de mer). Il faut donc évoquer à la fois la fusion dans l’espace sidéral et en laboratoire bien que la différence d’échelle soit abyssale : dans l’univers on parle de plasma de fusion dans des galaxies de dimension équivalente à quelques 100.000 années-lumière, et sur terre, on parle d’un plasma de fusion produit dans un volume inférieure au mètre cube. A cette occasion, il est particulièrement extraordinaire de constater l’universalité des lois physiques puisque l’homme est capable de reproduire en laboratoire exactement les mêmes phénomènes que ceux se produisant dans des galaxies à l’échelle des dimensions de l’Univers !

Quel bénéfice l’homme pourrait tirer d’apprendre à faire fonctionner et contrôler une telle source d’énergie ? Les ressources énergétiques naturelles que nous utilisons sur notre planète telles que charbon, pétrole, gaz, énergie solaire et photovoltaïque, sont limitées dans le temps, comme l’est l’uranium combustible nucléaire dont nous avons besoin pour alimenter nos centrales électronucléaires mettant en œuvre la fission nucléaire. Alors que le combustible de la fusion nucléaire est l’hydrogène, le lieu principal de son gisement se trouve dans les océans : c’est l’eau de mer. L’hydrogène ainsi que le deutérium peuvent être extraits de l’eau de mer principalement par électrolyse (après son dessalement) comme cela est réalisé depuis 1939 pour produire l’eau lourde : d’où l’utilité de l’électricité nucléaire en amont du cycle du combustible hydrogène si l’on veut le produire en grosse quantité. Il existe aussi une autre source possible de production d’hydrogène. En effet certaines bactéries photogènes (c’est-à-dire sensible à la lumière solaire) peuvent produire de l’hydrogène natif mais ceci en quantité plus limitée que l’électrolyse.

En conclusion, on peut dire que d’une part la fusion continuera à être la source d’énergie de tout l’univers, et d’autre part l’homme espère un jour la domestiquer sur terre ; les étoiles, parmi elles le soleil, continueront à briller des milliards d’années. Dans le centre du soleil la durée de vie moyenne d’un proton soumis à la réaction de fusion pour produire du deutérium est de l’ordre de 100 millions de milliards d’années. Cela laisse à notre soleil une espérance de vie très longue ainsi qu’à l’humanité toute entière, si l’homme arrive à contrôler son impact négatif sur l’environnement naturel. Notre problème d’énergie sur terre lui est à l’échelle des centaines d’années car nous constatons dans notre vie quotidienne, qu’il est souvent question de ces problèmes d’énergie. Dans l’avenir, l’humanité peut rencontrer de très sérieux problèmes pour produire de l’énergie nécessaire à sa survie. La fusion est un processus physique que l’homme peut maîtriser pour y faire face sans risque d’explosion atomique ou autres dommages. Il reste à mettre technologiquement au point une machine capable de produire cette énergie dans de bonnes conditions économiques en respectant notre l’environnement.

UN SIÈCLE AU SERVICE DE LA FÉE ÉLECTRICITÉ
Histoire et anecdotes de SUPÉLEC 

par Pierre Laharrague (Promo 58)

Naissance de l’École

Le 3 décembre 1894 était ouverte au 12 rue de Staël à Paris, dans les locaux du Laboratoire Central d’Electricité, une « École d’Application destinée à donner aux Ingénieurs les connaissances pratiques qu’exige l’emploi si étendu de l’électricité dans l’industrie... ». Cette école était le résultat indirect de l’extraordinaire succès remporté par l’Exposition Internationale de l’Électricité de 1881 dont une partie des bénéfices avait permis la création du Laboratoire. Elle changea très vite de nom et fut renommée en 1896 École Supérieure d’Électricité, appelée couramment Supélec.

 

Regards sur le passé [1]

On peut raconter l’histoire centenaire de Supélec en distinguant deux grandes périodes :

- de la naissance à 1962 : mise en place des fondations, construction d’un modèle original, expansion de l’école, sauvegarde du modèle malgré une crise sérieuse.

- depuis 1962 : réforme des structures et des programmes, prise en compte de besoins nouveaux, adaptation permanente dans un contexte changeant continuellement, création de deux autres campus à Rennes et Metz.

 

Le premier projet

C’est le chimiste J. B. Dumas qui, dans son discours de clôture de l’Exposition Internationale de l’Électricité de 1881, formula l’idée d’un projet destiné à rassembler en une même institution les diverses activités visant à favoriser l’essor de l’industrie électrique, y compris la formation. Le financement se fera à partir des bénéfices de l’Exposition et en invitant les industriels à souscrire au capital nécessaire.

En 1883, fut créée la Société Internationale des Électriciens et en 1889, un proche de Dumas, Éleuthère Mascart, fut nommé commissaire de la section électricité de l’Exposition de 1889. Il fut aussi élu président de la SIE.

Mascart était un entrepreneur qui avait pour philosophie de bâtir en faisant appel à la contribution des industriels plus qu’aux subventions de l’Etat. Il installera en 1892 le Laboratoire Central d’Électricité, rue de Staël, et il dévoilera alors son projet de créer une école d’application du laboratoire. Ce sera chose faite le 3 décembre 1894 et l’école accueillit 12 jeunes ingénieurs. En 1896, la nouvelle dénomination d’École Supérieure d’Électricité est adoptée, avec comme Directeur un ancien élève de Mascart, Paul Janet, Normalien.

 

La construction d’un modèle original

- 1er Point :

L’ESE ne sera pas l’école d’application d’une seule école « généraliste » comme l’aurait souhaité l’une d’entre elles. Pour marquer cette volonté, il est décidé de garder la plus grande liberté de recrutement : sur titres d’autres écoles d’ingénieurs, sur licence ès sciences (l’actuelle maîtrise), sur concours spécifique.

- 2ème point :

L’organisation des études est fort simple: partie théorique confiée à Paul Janet (électrotechnique) et conférences supplémentaires assurées par des ingénieurs de l’industrie et des professeurs de l’Université de Paris (où P. Janet était aussi chargé de cours), temps équivalent consacré aux manips de laboratoire et aux essais de machines, visites d’usines et stages industriels, voyage à l’étranger (généralement en Suisse). La scolarité est d’un an.

- 3ème point:

Diversification des formations en fonction du temps, tout en restant dans le cadre de l’électricité, par exemple la section TSF (réservée en priorité aux délégués des ministères), ou la section éclairage.

- 4ème point :

Existence d’un lien très fort avec l’Université de Paris, formalisé par un accord entre le recteur Lucien Poincaré et la Société Française des Électriciens qui a succédé à la SIE après la guerre 14-18 : cours commun d’électrotechnique.

- 5ème point :

Choix du statut d’Établissement Libre d’Enseignement Supérieur, conformément à la loi de 1875.

Expansion de l’École

À la fin de la 1ère guerre mondiale, la physionomie de Supélec est établie. L’industrie électrique est en plein essor et semble représenter le dynamisme de la société de l’entre-deux-guerres. L’École est prospère, les promotions sont nombreuses, mais la multiplication des conférences rendent les programmes de plus en plus chargés, d’où une crise des locaux. Le moment semble propice à réaliser pleinement le projet de Dumas. Les industriels sont à nouveau sollicités, l’État et le Conseil général de la Seine aussi, pour la construction du siége de Malakoff qui est inauguré le 10 novembre 1927. Le bâtiment abrite l’École mais aussi la SFE et devient ainsi la maison de l’électrotechnique où toutes les générations d’électriciens peuvent se rencontrer.

20041001 supelec pl img malakoff

Malakoff

La crise

Supélec a atteint le point culminant de son expansion. Mais divers facteurs vont se conjuguer pour faire glisser l’Ecole vers un état de crise latente

- l’essor considérable de l’électricité impose d’adapter la scolarité et l’on commence à réfléchir à des projets comme le passage de la scolarité à 2 ans et l’introduction d’options. Toutefois ces projets sont stoppés par les effets de la crise d’outre Atlantique qui commencent à se faire sentir à partir de 1931 : chute du nombre d’étudiants, chômage des jeunes diplômés, mesures réductrices prises à cette occasion comme la suppression de la chaire d’électrotechnique de Janet à la Faculté des Sciences de Paris.

- Difficultés financières consécutives à la baisse des subventions et à celle des élèves.

- Perturbations liées à la guerre : fermeture de la section radio qui sera néanmoins rouverte à Lyon en 1942 à la demande des pouvoirs publics.

- La fin de la guerre ne marque pas la fin des difficultés car le climat a beaucoup changé: réorganisation de l’électricité avec la création d’EDF, réforme par l’Etat de l’accès aux écoles d’ingénieurs, compétition voire opposition entre les deux sections...

Tout au long de cette crise, la sauvegarde de l’unité de l’Ecole sera le souci constant de la Direction qui essaie de faire face aux difficultés de l’heure : par exemple, à la Libération, la première décision sera le rapatriement de la section radio de Lyon à Paris. Mais faute d’aboutir à un projet cohérent, le 12 juillet 1958 le Directeur Pierre Besson démissionne et l’École est alors gérée par un comité intérimaire composé du Président de la SFE, d’un représentant du Syndicat de la construction électrique et d’un représentant d’EDF. Inquiets face à l’avenir de leur école, les anciens se mobilisent aussi sous l’impulsion de Malbonson (promo 1930).

La réforme

Le 21 septembre 1960, une commission ministérielle est désignée, présidée par l’Ingénieur Géneral Bellier, chargée de la réforme de l’ESE.

Le 30 janvier 1961 un nouveau Directeur est nommé: Philippe Olmer, Normalien, professeur à l’Université et Directeur du Laboratoire des Industries électriques. Grâce à l’esprit de concertation manifesté par la Commission Bellier et à la mobilisation enthousiaste d’une jeune équipe d’enseignants et de chefs de travaux de l’Ecole, P. Olmer va mettre en oeuvre les réformes de structure et de programmes nécessaires, avec toujours en toile de fond le souci de maintenir le modèle original de Supélec :

- passage de la scolarité à 3 ans afin de sauvegarder la richesse de recrutement caractéristique de l’Ecole :

- en 1ère année, les admis sur concours sont formés aux domaines spécifiques de l’ESE

- la 2ème année est commune avec les admis sur titre.

- en 3ème année des options sont proposées: machines et servo-mécanismes, production-distribution, physique du solide et semi-conducteurs, physique atomique et réacteurs nucléaires, calcul automatique. Ceci marque une série de transformations qui va conduire à la situation d’aujourd’hui: choix entre 14 options.

- introduction de l’enseignement des langues étrangères, de la formation en sciences de l’Homme et de la Société.

- création des « petites classes » dont l’objectif est d’amener les étudiants à prendre une part active aux cours afin de rompre avec « l’ennui » des cours magistraux.

- création d’un Service Informatique autour d’une CAB 500.

- reprise des liaisons avec l’Université de Paris formalisées par la Convention du 11 Février 1964: détachement de 2 professeurs à l’Ecole, vacations de professeurs de la Faculté d’Orsay.

- mise en place en 1961 de sessions de perfectionnement et de recyclage qui existaient néanmoins à l’état embryonnaire depuis 1956.

- ancrage de la recherche au sein de l’Ecole qui accueille dans ses locaux plusieurs laboratoires en collaboration: Laboratoire des signaux et systèmes (CNRS), Laboratoire de physique des décharges (CNRS), Laboratoire de génie électrique de Paris.

Ainsi si on reprend tous ces éléments point par point, on s’aperçoit que la réforme est bâtie sur les points forts du modèle Supélec, de sorte que les futurs projets d’expansion, de diversification et d’adaptation à son temps deviennent plus simples à formuler.

- La construction de nouveaux locaux était déjà envisagée dans la convention de 1964 avec l’Université de Paris. L’installation à Gif-sur-Yvette se fera en Juin 1975 après l’ouverture de l’antenne de Rennes en Octobre 1972. En 1985, une 3ème antenne ouvrira à Metz. Ainsi, l’Ecole participe aux projets gouvernementaux de développement régional.

20041001 supelec pl img supelec gif

 Gif sur Yvette

Supélec aujourd’hui [2]*

Supélec est entré dans le XXIème siècle en ayant conservé fidèlement les idées et principes de base de ses fondateurs, à savoir la symbiose entre un haut enseignement scientifique et technique tourné vers les besoins des entreprises et adossé à une activité de recherche importante. Mais le respect de cette forte culture d’Ecole n’interdit pas le changement pour s’adapter aux besoins d’un environnement en perpétuelle évolution. « Le monde bouge, Supélec aussi » et l’on peut dire, en osant l’oximore, que Supélec a l’habitude du changement.

 

Le cursus

Le maître mot est « équilibre » entre formation scientifique et technique, connaissances étendues et compétence dans une spécialité, exercice des capacités d’abstraction et développement du goût du concret, formation humaine et sociale, connaissance de l’entreprise, maîtrise des langues vivantes.

- En 1ère et 2ème année, les élèves reçoivent une formation générale au moyen d’un enseignement oral de tronc commun, de travaux de laboratoire et projets, de cours électifs c’est à dire comportant une part importante de personnalisation.

- La 3ème année est organisée actuellement en 14 options comportant cours et bureau d’études centrés sur l’option, cours électifs, projets et études industrielles proposés par les entreprises ce qui assure une véritable formation par la recherche, stages en entreprise.

Les deux premières années se déroulent sur l’un des 3 campus, une mobilité inter-campus pouvant avoir lieu en 3ème année.

 

L’entreprise

Structure privée, avec un effectif de quelques 270 personnes et 1300 élèves répartis sur les 3 sites, l’Ecole a les obligations d’une entreprise : préserver ses grands équilibres, gérer son patrimoine, développer ses compétences, satisfaire ses clients.

Elle est organisée comme telle avec Direction Générale, Directions opérationnelles et fonctionnelles. Les 3 campus sont disposés en réseau accessible aussi aux élèves qui font ainsi l’apprentissage des outils qu’ils utiliseront plus tard.

 

L’offre

Elle porte sur les 3 missions de l’Ecole :

- la formation initiale, en évolution permanente comme on l’a vu, largement diversifiée , pouvant aller jusqu’à l’établissement d’un projet de création d’entreprise voire son montage réel en bénéficiant de locaux, de matériel et de conseils juridiques et financiers. La demande d’internationalisation est également prise en compte: études effectuées en partie à l’étranger, doubles diplômes, accueil d’élèves étrangers.

- la formation continue marche du même pas que la formation initiale: formation inter et intra entreprise, mastères spécialisés, formation également à l’étranger en collaboration avec des équipes locales.

- la recherche, activité essentielle pilotée par une Direction de la Recherche et des Relations Industrielles, effectuée sur la base de contrats exécutés par des élèves encadrés par des enseignants-chercheurs et d’accords-cadre avec les plus gros clients et partenaires industriels. La recherche académique est aussi présente: plusieurs enseignants-chercheurs ont reçu l’Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) et plusieurs équipes sont habilitées comme Equipes d’Accueil (EA). Un Conseil Scientifique composé de 23 membres dont 16 personnalités extérieures françaises où étrangères, aide la Direction à promouvoir une politique de recherche à long terme et veille à la qualité du travail produit.

 

 

La Fondation Supélec

Le 19 Mars 2003, le bureau d’agrément des fondations sous l’égide de la Fondation de France,a donné son accord pour la création de la Fondation Supélec avec comme fondateurs:

- l’amicale des Ingénieurs Supélec

- la FIEEC

- ABB

- EDF

- RTE

- Schlumberger

- Schneider Electric

L’acte constitutif, signé par le Président de la Fondation de France et les membres fondateurs précise son objet dans les termes suivants:

« La Fondation Supélec a pour objet d’accompagner le développement à long terme de l’Ecole Supérieure d’Electricité et de son rayonnement international. Dans ce cadre, elle apportera son soutien financier à des programmes de formation et de recherche et financera des bourses d’étudiants ».

La première dotation versée par les fondateurs est de 570.000 euros. L’objectif est de porter ce capital à 15 millions d’euros, d’ici la fin de 2005.

Ce sont principalement les revenus du capital qui permettront d’établir les projets et les programmes d’action.

La Fondation est administrée par un Comité Exécutif composé de représentants des fondateurs et par des personnalités choisies en fonction de leur compétence dans les domaines d’action de la Fondation, c’est à dire, au sens large, les domaines de l’Énergie et de l’Information.

 

Souvenirs, Souvenirs...

Qui n’a conservé de sa scolarité, tel ou tel souvenir d’un événement singulier ou d’un personnage original et que l’on évoque toujours avec un brin d’émotion ?

Je n’échappe pas à la règle et j’en évoquerai donc quelques uns :

 

Le bizutage

20041001 supelec pl img bain

 Un bain revitalisant

J’ai quelques scrupules à parler de cette manifestation, aujourd’hui hors la loi, à cause d’excès commis ici ou là. À Supélec toutefois, le bizutage n’a jamais porté atteinte à la dignité et il était vécu comme une réunion festive avec des épreuves amusantes pour tous accomplies dans la bonne humeur.

Le jour n’en était pas connu : dans le programme de travail affiché par quinzaine, une matinée de cours était fausse, de sorte que les bizuts à leur arrivée étaient orientés ou plutôt « entassés » dans l’amphi Paul Janet préparé à cette intention.

La chaise électrique sur l’estrade était impressionnante avec force décharges et crépitements, le tout dans une ambiance sonore digne des rave-parties d’aujourd’hui. Le parrain et la marraine de la promo avaient l’honneur de tester le système (sécurisé par les profs bien sûr) : dans notre cas, il s’agissait de Zizi Jeanmaire et  du  sénateur   Coudé  du  Foresteau  ;  ils   s’acquittèrent  de  l’épreuve

20041001 supelec pl img zizi

Zizi Jeanmaire au supplice

20041001 supelec pl img foresteau

Au tour du sénateur Coudé du Forresteau

 avec un sourire au départ un peu figé, à la fin plus décontracté, ce que voyant, les bizuts qui leur succéderaient se sentaient rassurés. Après cette exécution, un parcours dans un labyrinthe agrémenté de quelques microdécharges suivi d’un bain forcé dans une baignoire au bleu de méthylène se terminaient par une coupe de champagne : nous étions devenus dignes de nos vénérés anciens.

20041001 supelec pl img etat major

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'état-major s'amuse bien !

Siméon qui n’était pas que concierge

Inoubliable Siméon ! Officiellement concierge de l’Ecole, mais en plus assistant officieux de chef de travaux. La Plateforme était son terrain de prédilection. On dit qu’il avait assisté à l’installation des machines qu’il connaissait mieux que quiconque (sans vexer personne). Peut-être aussi était- il complice des chefs de travaux? Toujours est-il qu’il était toujours prêt à porter secours au binôme en perdition qui n’arrivait pas à obtenir un point de mesure délicat. Siméon, lui, savait faire. Son sauvetage avait un prix : quelques cigarettes « empruntées » dans un paquet « abandonné » négligemment sur la table. Les mauvaises langues disent que si d’aventure les rhéostats étaient montés à l’envers et que les manivelles ne tournaient pas dans le sens auquel il était habitué, Siméon aussi « séchait ». Mais il ne faut pas écouter les mauvaises langues!

 

« Marius et Olive »

Ils étaient les contrôleurs de l’assiduité aux cours magistraux. Il se trouvait en effet qu’au moment de rendre les projets, ceux qui avaient pris du retard n’avaient d’autre ressource que de mettre les bouchées doubles, en d’autres termes de « sécher » des cours. Il était fâcheux que les amphis soient désertés. Un système avait donc été mis en place dans lequel chaque élève était pourvu d’un paquet de jetons personnels qu’il devait remettre un par un à l’entrée de chaque amphi. Une formule savante (que je n’ai jamais connue) faisait baisser la moyenne selon le nombre de jetons empilés sur chaque tige individuelle. «Marius et Olive» étaient chargés de la collecte des jetons. Bien sûr, rien n’interdisait à un élève en avance de jetons de remettre celui d’un autre en retard (esprit de solidarité).  « Marius et Olive » devaient tout de même être physionomistes, mais ils n’en firent pas usage.

 

Le couloir à « colles »

En fin de cours sur une matière donnée et parfois à mi-chemin, arrivait l’épreuve de la colle.

L’« affaire »  pouvait bien se passer si on était à jour dans le cours, mais si ce n’était pas le cas, à l’instar des projets il fallait « bûcher » intensément (en s’octroyant parfois quelques impasses) les jours qui précédaient. On imagine le stress. Les « interros » se passaient dans de petites cellules desservies par un couloir, un véritable couloir de la mort.

Des générations de « condamnés » l’ont arpenté et si les murs pouvaient parler, que d’angoisses, de joies quand ça avait « marché », d’abattement quand ça avait « foiré », pourraient-ils raconter. La séance terminée, l’interrogateur déposait le cahier de notes chez Siméon: anxieux de savoir, on pouvait alors tenter sa chance!

 

Amicale et Maison des Supélec

Depuis sa création, Supélec a formé plus de 22000 ingénieurs. Ils ont essaimé aux 4 coins du monde, mais il leur est possible de se retrouver au sein de groupes régionaux et internationaux créés par l’Amicale. Cette Amicale des Ingénieurs Supélec, reconnue d’utilité publique depuis 1924, a de multiples activités, mais l’un de ses buts essentiels, comme toute amicale, est de maintenir les liens qui ont uni momentanément ses membres pendant leur scolarité. Son siège est situé dans la Maison des Supélec, à Paris, qui se veut un outil de travail et un lieu de rencontre au service de chacun et de la communauté.

Après un siècle d’existence, Supélec semble aborder son deuxième centenaire avec confiance dans l’avenir. Les Anciens lui souhaitent bonne chance et bon vent.

 

[1] Cette évocation historique est en grande partie extraite de l’article rédigé par Girolamo Ramunni (Directeur de Recherche au CNRS) et Michel Savio (Professeur à l’ESE) pour la revue Flux de l’Amicale des Ingénieurs ESE de Juin 1995 consacrée au centenaire de l’Ecole.

[2] Extrait du n° 211 de Flux (Janvier 2001)

 

Les dix derniers articles publiés ( # selon que vous êtes connecté ou pas)